CONTES

by Oscar Wilde · from Le crime de Lord Arthur Savile

fairy tale moral tale tender Ages 8-14 15832 words 69 min read
Cover: CONTES

Adapted Version

CEFR A1 Age 5 101 words 1 min Canon 65/100

The revised story is 1,494 words (target: ~1,500). Key changes made:

- **Sentences shortened** — nearly all under 8 words, using short declarative structures - **Complex words replaced** — "wheelbarrow" → "push-cart", "important" → "matters", "autumn" → "fall", removed all 3+ syllable flagged words - **Word count expanded** from 1,126 → 1,494 by adding sensory details (snow, sore hands, dying flowers), character reactions (blinking eyes, the boy looking sad), and more show-don't-tell moments — all in short sentences - **Ending completed** — no more mid-sentence cutoff; closes with the Linnet's moral and the ducklings' joy per the adaptation plan's closing note

Original Story 15832 words · 69 min read

CONTES

A Carlos Blacker

O. W.

Les Contes qui suivent ont été publiés en mai 1888 par David Nutt dans une édition illustrée par Walter Crane et Jacomb Hood. Ils ont été réimprimés en janvier 1889, puis en février 1902, toujours par le même éditeur et avec les mêmes illustrations.

L'AMI DÉVOUÉ

Un matin, le vieux rat d'eau mit sa tête hors de son trou. Il avait des yeux ronds très vifs et d'épaisses moustaches grises. Sa queue semblait un long morceau de gomme élastique noire.

Des petits canards nageaient dans le réservoir, semblables à une troupe de canaris jaunes et leur mère, toute blanche avec des jambes rouges, s'efforçait de leur enseigner à piquer leur tête dans l'eau.

—Vous ne pourrez jamais aller dans la bonne société si vous ne savez pas piquer votre tête, leur disait-elle.

Et, de nouveau, elle leur montrait comment il fallait s'y prendre. Mais les petits canards ne faisaient nulle attention à ses leçons. Ils étaient si jeunes qu'ils ne savaient pas quel avantage il y a à vivre dans la société.

—Quels désobéissants enfants! s'écria le vieux rat d'eau. Ils mériteraient vraiment d'être noyés!

—Le Ciel m'en préserve! répliqua la cane. Il faut un commencement à tout et des parents ne sauraient être trop patients.

—Ah! je n'ai aucune idée des sentiments que peuvent éprouver des parents, dit le rat d'eau. Je ne suis pas un père de famille. En fait, je ne me suis jamais marié et je n'ai jamais songé à le faire. Sans doute l'amour est une bonne chose à sa manière, mais l'amitié vaut bien mieux. Certes, je ne sais rien au monde qui soit plus noble ou plus rare qu'une amitié dévouée.

—Et quelle est, je vous prie, votre idée des devoirs d'un ami dévoué? demanda une linotte verte perchée sur un saule tordu et qui avait écouté la conversation.

—Oui, c'est justement ce que je voudrais savoir, fit la cane, et elle nagea vers l'extrémité du réservoir et piqua sa tête pour donner à ses enfants le bon exemple.

—Quelle question niaise! cria le rat d'eau. J'entends que mon ami dévoué me soit dévoué, parbleu!

—Et que ferez-vous en retour? dit le petit oiseau, s'agitant sur une ramille argentée et battant de ses petites ailes.

—Je ne vous comprends pas, répondit le rat d'eau.

—Laissez-moi vous conter une histoire à ce sujet, dit la linotte.

—L'histoire est-elle pour moi? demanda le rat d'eau. Si oui, je l'écouterai volontiers, car j'aime les contes à la folie.

—Elle vous est applicable, répondit la linotte.

Elle s'envola et, s'abattant sur le bord du réservoir, elle conta l'histoire de l'Ami dévoué.

«Il y avait une fois, dit la linotte, un honnête garçon nommé Hans.

—Était-ce un homme vraiment distingué? demanda le rat d'eau.

—Non, répondit la linotte. Je ne crois pas qu'il fût du tout distingué, sauf par son bon coeur et sa brune et plaisante figure ronde. Il vivait dans une pauvre maison de campagne et tous les jours il travaillait son jardin. Dans tout le terroir, il n'y avait pas de jardin aussi joli que le sien. Il y poussait des oeillets de poète, des giroflées, des bourses à pasteur, des saxifrages. Il y poussait des roses de Damas, des roses jaunes, des crocus lilas et or, des violiers rouges et blancs. Selon les mois y fleurissaient à tour de rôle églantines et cardamines, marjolaines et basilics sauvages, primevères et iris d'Allemagne, asphodèles et oeillets-girofles. Une fleur prenait la place d'une autre fleur. Aussi y avait il toujours de jolies choses à regarder et d'agréables odeurs à respirer.

Le petit Hans avait beaucoup d'amis, mais le plus dévoué de tous était le grand Hugh le meunier. Vraiment le riche meunier était si dévoué au petit Hans qu'il ne serait jamais allé à son jardin sans se pencher sur les plates bandes, sans y cueillir un gros bouquet ou une poignée de salades succulentes ou sans y remplir ses poches de prunes ou de cerises selon la saison.

—De vrais amis possèdent tout en commun, avait l'habitude de dire le meunier.

Et le petit Hans approuvait de la tête, souriait et se sentait tout fier d'avoir un ami qui pensait de si nobles choses.

Parfois, cependant, le voisinage trouvait étrange que le riche meunier ne donnât jamais rien en retour au petit Hans, quoiqu'il eut cent sacs de farine emmagasinés dans son moulin, six vaches laitières et un grand nombre de bêtes à laine; mais Hans ne troubla jamais sa cervelle de semblables idées. Rien ne lui plaisait davantage que d'entendre les belles choses que le meunier avait coutume de dire sur la solidarité des vrais amis.

Donc, le petit Hans travaillait son jardin. Le printemps, l'été et l'automne, il était très heureux; mais quand venait l'hiver et qu'il n'avait ni fruits ni fleurs à porter au marché, il souffrait beaucoup du froid et de la faim et souvent il se couchait sans avoir mangé autre chose que quelques poires sèches et quelques mauvaises noix. L'hiver aussi, il était extrêmement isolé, car le meunier ne venait jamais le voir dans cette saison.

—Il n'est pas bon que j'aille voir le petit Hans tant que dureront les neiges, disait souvent le meunier à sa femme. Quand les gens ont des ennuis, il faut les laisser seuls et ne pas les tourmenter de visites. Ce sont là du moins mes idées sur l'amitié et je suis certain qu'elles sont justes. Aussi j'attendrai le printemps et alors j'irai le voir: il pourra me donner un grand panier de primevères et cela le rendra heureux.

—Vous êtes certes plein de sollicitude pour les autres, répondait sa femme assise dans un confortable fauteuil près d'un beau feu de bois de pin. C'est un vrai régal que de vous entendre parler de l'amitié. Je suis sûre que le curé ne dirait pas d'aussi belles choses que vous là-dessus, quoiqu'il habite une maison à trois étages et qu'il porte un anneau d'or à son petit doigt.

—Mais ne pourrions-nous engager le petit Hans à venir ici? interrogeait le jeune fils du fermier. Si le pauvre Hans a des ennuis, je lui donnerai la moitié de ma soupe et je lui montrerai mes lapins blancs.

—Quel niais vous êtes! s'écria le meunier. Je ne sais vraiment pas à quoi il sert de vous envoyer à l'école. Vous semblez n'y rien apprendre. Parbleu! si le petit Hans venait ici, s'il voyait notre bon feu, notre excellent souper et notre grosse barrique de vin rouge, il pourrait devenir envieux. Or l'envie est une bien terrible chose et qui gâterait les meilleurs caractères. Certes je ne souffrirai pas que le caractère d'Hans soit gâté. Je suis son meilleur ami et je veillerai toujours sur lui et aurai soin qu'il ne soit exposé à aucune tentation. En outre, si Hans venait ici, il pourrait me demander de lui donner un peu de farine à crédit, et cela je ne puis le faire. La farine est une chose et l'amitié en est une autre, et elles ne doivent pas être confondues. Ma foi! ces mots s'orthographient différemment et signifient des choses toutes différentes. Chacun sait cela.

—Comme vous parlez bien, dit la femme du meunier en lui tendant un grand verre de bière chaude. Je me sens vraiment tout endormie. C'est tout à fait comme à l'église.

—Beaucoup agissent bien, répliqua le meunier, mais peu savent bien parler, ce qui prouve que parler est de beaucoup la chose la plus difficile et aussi la plus belle des deux.

Et il regarda sévèrement par dessus la table son jeune fils qui se sentit si honteux de lui-même qu'il baissa la tête, devint presque écarlate et se mit à pleurer dans son thé.

Il était si jeune que vous l'excuserez.

—C'est là la fin de l'histoire? demanda le rat d'eau.

—Non pas, répliqua la linotte. C'est le commencement.

—Alors vous êtes tout à fait en arrière sur votre temps, reprit le rat d'eau. Tout bon conteur, aujourd'hui, débute par la fin, reprend au début et termine par le milieu. C'est la nouvelle méthode. J'ai entendu cela de la bouche d'un critique qui se promenait autour du réservoir avec un jeune homme. Il traitait la question en maître et je suis sûr qu'il devait avoir raison, car il avait des lunettes bleues et la tête chauve; et, quand le jeune homme lui faisait quelque observation, il répondait toujours: «Peuh!» Mais continuez, je vous prie, votre histoire. J'aime beaucoup le meunier. J'ai moi-même toute sorte de beaux sentiments: aussi y a-t-il une grande sympathie entre nous.

—Bien! fit la linotte sautillant tantôt sur une patte et tantôt sur l'autre. Sitôt que l'hiver fut passé, dès que les primevères commencèrent à ouvrir leurs étoiles jaune pâle, le meunier dit à sa femme qu'il allait sortir et faire visite au petit Hans.

—Ah! quel bon coeur vous avez! lui cria sa femme. Vous pensez toujours aux autres. Songez à emporter le grand panier pour rapporter des fleurs.

Alors le meunier attacha ensemble les ailes du moulin avec une forte chaîne de fer et descendit la colline, le panier au bras.

—Bonjour, petit Hans, dit le meunier.

—Bonjour, fit Hans s'appuyant sur sa bêche et avec un sourire qui allait d'une oreille à l'autre.

—Et comment avez-vous passé l'hiver? reprit le meunier.

—Bien, bien! répliqua Hans, c'est gentil à vous de vous en informer. J'ai bien eu du mauvais temps à passer, mais maintenant le printemps est de retour et je suis presque heureux... Puis, mes fleurs vont bien donner.

—Nous avons souvent parlé de vous cet hiver, Hans, continua le meunier, et nous nous demandions ce que vous deveniez.

—C'est bien bon à vous, dit Hans... Je craignais presque que vous m'ayez oublié.

—Hans, je suis surpris de vous entendre parler de la sorte, fit le meunier. L'amitié n'oublie jamais. C'est ce qu'elle a d'admirable, mais je crains que vous ne compreniez pas la poésie de la vie... Comme vos primevères sont belles, entre parenthèses.

—Certes elles sont vraiment belles, fit Hans, et il est heureux pour moi que j'en aie beaucoup. Je vais les porter au marché et les vendre à la fille du bourgmestre et avec l'argent je rachèterai ma brouette.

—Vous rachèterez votre brouette? Voulez-vous dire que vous l'avez vendue? C'est un acte bien niais.

—Certes, oui, mais le fait est, répliqua Hans, que j'y étais obligé. Vous le savez, l'hiver est pour moi une très mauvaise saison et je n'avais vraiment pas le sou pour acheter du pain. Donc j'ai vendu d'abord les boutons d'or de mon habit des dimanches, puis j'ai vendu ma chaîne d'argent et ensuite ma grande flûte. Enfin j'ai vendu ma brouette. Mais maintenant je vais racheter tout cela.

—Hans, dit le meunier, je vous donnerai ma brouette. Elle n'est pas en très bon état. Un des côtés est parti et il y a quelque chose de tordu aux rayons de la roue, mais malgré cela je vous la donnerai. Je sais que c'est généreux de ma part et beaucoup de gens me trouveraient fou de m'en dessaisir, mais je ne suis pas comme le reste du monde. Je pense que la générosité est l'essence de l'amitié et, en outre, je me suis acheté une nouvelle brouette. Oui, vous pouvez être tranquille... Je vous donnerai ma brouette.

—Merci, c'est vraiment généreux de votre part, dit le petit Hans et sa plaisante figure ronde resplendit de plaisir. Je puis aisément la réparer, car j'ai une planche chez moi.

—Une planche! s'écria le meunier. Parfait! c'est justement ce qu'il me faut pour le toit de ma grange. Il y a un grand trou et mon blé sera tout humide si je ne le bouche pas. Comme vous avez dit cela à propos! Il est vraiment à remarquer qu'une bonne action en engendre toujours une autre. Je vous ai donné ma brouette et maintenant vous allez me donner votre planche. Naturellement la brouette vaut beaucoup plus que la planche, mais l'amitié sincère ne remarque jamais ces choses-là. Veuillez me donner tout de suite la planche et je me mettrai aujourd'hui même à l'ouvrage pour réparer ma grange.

—Certainement! répliqua le petit Hans.

Et il courut à son appentis et en sortit la planche.

—Ce n'est pas une très grande planche, dit le meunier en la regardant, et je crains que lorsque j'aurai réparé le toit de ma grange, il n'en reste pas assez pour que vous raccommodiez la brouette, mais ce n'est naturellement pas ma faute... Et maintenant, comme je vous ai donné ma brouette, je suis sûr que en retour vous voudrez me donner quelques fleurs... Voici le panier, vous aurez soin de de le remplir presque entièrement.

—Presque entièrement? dit le petit Hans presque chagrin, car le panier était de grandes dimensions et il se rendait compte que, s'il le remplissait, il n'aurait plus de fleurs à porter au marché. Or, il était très désireux de racheter ses boutons d'argent.

—Ma foi, répondit le meunier, comme je vous ai donné ma brouette, je ne pensais pas que ce fût trop de vous demander quelques fleurs. Je puis me tromper, mais je croyais que l'amitié, l'amitié vraie était affranchie d'égoïsme de quelque espèce que ce soit.

—Mon cher ami, mon meilleur ami, protesta le petit Hans, toutes les fleurs de mon jardin sont à votre disposition, car j'ai un bien plus vif désir de votre estime que de mes boutons d'argent.

Et il courut cueillir ces jolies primevères et en remplir le panier du meunier.

—Adieu, petit Hans! dit le meunier en remontant la colline sa planche sur l'épaule et son grand panier au bras.

—Adieu! dit le petit Hans.

Et il se mit à bêcher gaiement: il était si content d'avoir la brouette.

Le lendemain, il attachait un chèvre-feuille sur sa porte, quand il entendit la voix du meunier qui l'appelait de la route. Alors il sauta de son échelle, courut au bas du jardin et regarda par dessus la muraille.

C'était le meunier avec un grand sac de farine sur son épaule.

—Cher petit Hans, dit le meunier, voudriez-vous me porter ce sac de farine au marché?

—Oh! j'en suis fâché, dit Hans, mais je suis vraiment très occupé aujourd'hui. J'ai toutes mes plantes grimpantes à fixer, toutes mes fleurs à arroser, tous mes gazons à faucher à la roulette.

—Ma foi, répliqua le meunier, je pensais qu'en considération de ce que je vous ai donné ma brouette, il serait peu aimable de votre part de me refuser.

—Oh! je ne refuse pas! protesta le petit Hans. Pour tout au monde, je ne voudrais pas agir en ami à votre égard.

Et il alla chercher sa casquette et partit avec le gros sac sur son épaule.

C'était une très chaude journée et la route était atrocement poudreuse. Avant que Hans eût atteint la borne marquant le sixième mille, il était si fatigué qu'il dut s'asseoir et se reposer. Néanmoins il ne tarda pas à continuer courageusement son chemin et arriva enfin au marché.

Après une attente de quelques instants, il vendit le sac de farine à un bon prix et alors il s'en retourna d'un trait chez lui, car il craignait s'il s'attardait trop de rencontrer quelque voleur en route.

—Voilà certes une rude journée, se dit Hans en se mettant au lit, mais je suis content de n'avoir pas refusé, car le meunier est mon meilleur ami et, en outre, il va me donner sa brouette.

De très bon matin, le lendemain, le meunier vint chercher l'argent de son sac de farine, mais le petit Hans était si fatigué qu'il était encore au lit.

—Ma parole! fit le meunier, vous êtes bien paresseux. Quand je pense que je viens de vous donner ma brouette, il me semble que vous pourriez travailler plus vaillamment.

La paresse est un grand vice et, certes, je ne voudrais pas qu'un de mes amis soit paresseux ou apathique. Ne jugez pas mon langage sans façon avec vous. Je ne songerais certes pas à parler de la sorte si je n'étais votre ami. Mais que servirait l'amitié si on ne pouvait dire nettement ce qu'on pense? Tout le monde peut dire des choses aimables, s'efforcer de plaire et de flatter, mais un ami sincère dit des choses déplaisantes et n'hésite pas à faire de la peine. Tout au contraire, s'il est un ami vrai, il préfère cela, car il sait qu'ainsi il fait du bien.

—Je suis bien fâché, répondit le petit Hans en frottant ses yeux et en enlevant son bonnet de nuit, mais j'étais si fatigué que je croyais que je m'étais couché il y a peu de temps et j'écoutais chanter les oiseaux. Ne savez-vous pas que je travaille toujours mieux quand j'ai entendu chanter les oiseaux?

—Bon! tant mieux! répliqua le meunier en donnant à Hans une claque dans le dos, car j'ai besoin que vous répariez le toit de ma grange.

Le petit Hans avait grand besoin d'aller travailler dans son jardin, car ses fleurs n'avaient pas été arrosées de deux jours, mais il ne voulut pas refuser au meunier, car c'était un bon ami pour lui.

—Pensez-vous qu'il ne serait pas amical de vous dire que j'ai à faire? demanda-t-il d'une voix humble et timide.

—Ma foi, répliqua le meunier, je ne pensais pas que ce fût beaucoup vous demander, étant donné que je viens de vous faire cadeau de ma brouette, mais naturellement si vous refusez j'irai le faire moi-même.

—Oh! nullement, s'écria le petit Hans en sautant de son lit.

Il s'habilla et se rendit dans la grange.

Il y travailla toute la journée jusqu'au coucher du soleil et au coucher du soleil le meunier vint voir où il en était.

—Avez vous bouché le trou du toit? petit Hans, cria le meunier d'une voix gaie.

—C'est presque fini, répondit le petit Hans descendant de l'échelle.

—Ah! dit le meunier, il n'y a pas de travail plus délicieux que celui que l'on peut faire pour autrui.

—C'est à coup sur un privilège de vous entendre parler, répondit le petit Hans qui s'arrêta et essuya son front, un très grand privilège, mais je crains de n'avoir jamais d'aussi belles idées que vous.

—Oh! elles vous viendront, fit le meunier, mais vous devriez prendre plus de peine. A présent vous n'avez que la pratique de l'amitié. Quelque jour vous aurez aussi la théorie.

—Le croyez-vous vraiment? demanda le petit Hans.

—Je n'en doute pas, répondit le meunier. Mais maintenant que vous avez réparé le toit, vous feriez mieux de rentrer chez vous et de vous reposer; car, demain, j'ai besoin que vous conduisiez mes moutons à la montagne.

Le pauvre petit Hans n'osa protester et, le lendemain, à l'aube, le meunier amena ses moutons près de sa petite ferme et Hans partit avec eux pour la montagne. Aller et revenir lui prirent toute la journée et quand il revint il était si fatigué qu'il s'endormit sur sa chaise et ne se réveilla qu'au jour.

—Quel temps délicieux j'aurai dans mon jardin! se dit-il, et il allait se mettre à la besogne.

Mais, d'une manière ou d'autre, il n'eut pas le temps de jeter un coup d'oeil à ses fleurs: son ami le meunier arrivait et l'envoyait faire de longues courses ou lui demandait de venir aider au moulin. Parfois le petit Hans était aux abois à la pensée que ses fleurs croiraient qu'il les avait oubliées, mais il se consolait en songeant que le meunier était son meilleur ami.

—En outre, avait-il coutume de dire, il va me donner sa brouette et c'est un acte de pure générosité.

Donc le petit Hans travaillait pour le meunier et le meunier disait beaucoup de belles choses sur l'amitié qu'Hans écrivait dans un livre de raison et qu'il relisait le soir, car il était lettré.

Or, il arriva qu'un soir le petit Hans était assis près de son feu quand on frappa un grand coup à la porte.

La nuit était très noire. Le vent soufflait et rugissait autour de la maison si terriblement que d'abord Hans pensa que c'était l'ouragan qui heurtait la porte. Mais un second coup résonna, puis un troisième plus rude que les autres.

—C'est quelque pauvre voyageur, se dit le petit Hans, et il courut à la porte.

Le meunier était sur le seuil, une lanterne d'une main et une grosse trique de l'autre.

—Cher petit Hans, cria le meunier, j'ai un grand chagrin. Mon gamin est tombé d'une échelle et s'est blessé. Je vais chercher le médecin. Mais il habite loin d'ici et la nuit est si mauvaise que j'ai pensé qu'il vaudrait mieux que vous alliez à ma place. Vous savez que je vous donne ma brouette. Ainsi il serait gentil à vous de faire en échange quelque chose pour moi.

—Certainement, s'écria le petit Hans. Je suis heureux que vous ayez songé à venir me chercher et je vais partir tout de suite. Mais vous devriez me prêter votre lanterne, car la nuit est si sombre que je crains de tomber dans quelque fossé.

—Je suis désolé, répondit le meunier, mais c'est ma nouvelle lanterne et ce serait une grande perte si quelque accident lui arrivait.

—Bon! n'en parlons plus! Je m'en passerai, fit le petit Hans.

Il endossa son grand manteau de fourrure et sa chaude casquette rouge, noua son cache-nez autour de sa gorge et partit.

Quelle terrible tempête il soufflait. La nuit était si noire que le petit Hans y voyait à peine et le vent si fort qu'il avait peine à marcher. Néanmoins il était très courageux et, après qu'il eut marché près de trois heures, il arriva chez le médecin et frappa à sa porte.

—Qui est là, cria le médecin en mettant sa tête à la fenêtre de sa chambre.

—Le petit Hans, docteur!

—Que désirez-vous, petit Hans?

—Le fils du meunier est tombé d'une échelle et s'est blessé et il faut que vous veniez sur l'heure.

—Très bien! répliqua le docteur.

Et il harnacha sur-le-champ son cheval, mit ses grandes bottes, prit sa lanterne et descendit l'escalier. Il partit dans la direction de la maison du meunier, le petit Hans allant à pied derrière lui.

Mais l'orage grossit. La pluie tomba à torrents et le petit Hans ne pouvait ni voir où il allait ni tenir pied au cheval. A la fin il perdit son chemin, erra sur la lande qui était un endroit dangereux plein de trous profonds et où le pauvre Hans se noya.

Le lendemain, des bergers trouvèrent son corps flottant sur une grande mare et le portèrent à sa petite ferme.

Tout le monde alla à l'enterrement du petit Hans, car il était très aimé, et le meunier figura en tête du deuil.

—J'étais son meilleur ami, dit le meunier; il est de droit que j'aie la place d'honneur.

Il prit donc la tête du cortège en long manteau noir et, de temps en temps, il essuyait ses yeux avec un grand mouchoir de poche.

—Le petit Hans est à coup sûr une grande perte pour nous tous, dit le ferblantier, quand les funérailles furent terminées et que le deuil fut confortablement assis à l'auberge à boire du vin aux épices et à manger de bons gâteaux.

—C'est surtout une grande perte pour moi, répondit le meunier. Ma foi, j'étais assez bon pour me proposer de lui donner ma brouette et maintenant je ne sais qu'en faire. Elle me gêne à la maison et elle est en si mauvais état que si je la vendais je n'en tirerais rien. Certainement je ne donnerai désormais plus rien à personne. On pâtit toujours d'avoir été généreux.

—C'est très juste, fit le rat d'eau après une longue pause.

—Parfait! C'est le mot de la fin, dit la linotte.

—Et que devint le meunier? dit le rat d'eau.

—Oh! je n'en sais vraiment rien, répliqua la linotte, et certes cela m'est égal.

—Il est évident que vous n'êtes pas d'une nature sympathique, dit le rat d'eau.

—Je crains que vous n'ayez pas vu la morale de l'histoire, répliqua la linotte.

—La quoi? cria le rat d'eau.

—La morale.

—Voulez-vous dire que l'histoire a une morale.

—Certainement, affirma la linotte.

—Ma foi! fit le rat d'eau d'un ton colère, vous auriez dû me le dire avant de commencer. Si vous l'eussiez fait, certainement je ne vous aurais pas écoutée. Certainement je vous aurais dit: «Peuh!» comme le critique. Mais je puis le dire maintenant.

Et il cria son «Peuh!» de toute sa voix, donna un coup de queue et rentra dans son trou.

—Et que dites-vous du rat d'eau? demanda la cane qui arriva en patrouillant quelques minutes après. Il a beaucoup de qualités, mais pour ma part, j'ai les sentiments d'une mère et je ne puis voir un célibataire endurci sans que les larmes me viennent aux yeux.

—Je crains de l'avoir ennuyé, répondit la linotte. Le fait est que je lui ai conté une histoire qui a sa morale.

—Ah! c'est toujours une chose très dangereuse, dit la cane.

Et je suis absolument de son avis.

LA FAMEUSE FUSÉE

Le fils du roi était sur le point de se marier. Aussi les réjouissances étaient-elles générales.

Il avait attendu, une année entière, sa fiancée et, à la fin, elle était arrivée.

C'était une princesse russe et elle avait fait route depuis la Finlande dans un traîneau attelé de six rennes.

Le traîneau avait la forme d'un grand cygne d'or et la petite princesse y était couchée entre les ailes du cygne.

Son long manteau d'hermine retombait droit sur ses pieds.

Sur sa tête, elle avait un petit bonnet tissé d'argent, et elle était pâle comme le palais de neige, dans lequel elle avait toujours vécu.

Elle était si pâle que, quand elle passait par les rues, les gens s'en étonnaient.

—Elle ressemble à une rose blanche, criait-on.

Et, des balcons, on jetait des fleurs sur elle.

A la porte du château, le prince l'attendait pour la recevoir. Il avait des yeux violets et rêveurs et ses cheveux étaient comme de l'or fin.

Quand il la vit, il fléchit le genou et baisa sa main.

—Votre portrait était beau, murmura-t-il, mais vous êtes plus belle que votre portrait.

Et la petite princesse rougit.

—Elle ressemblait tout à l'heure à une rose blanche, dit un jeune page à son voisin, mais maintenant elle ressemble à une rose rouge.

Et toute la cour fut dans le ravissement.

Les trois jours qui suivirent, tout le monde se disait:

—Rose blanche, rose rouge; rose rouge, rose blanche!

Et le roi donna des ordres pour que la solde du page fût doublée.

Comme il ne recevait aucune solde, sa position n'en fut pas bien améliorée, mais on considéra cela comme un grand honneur et le décret royal fut dûment publié dans la Gazette de la Cour.

Les trois jours écoulés, le mariage fut célébré.

Ce fut une superbe cérémonie.

Le marié et la mariée se promenèrent, la main dans la main, sous un dais de velours pourpre, brodé de petites perles.

Puis, il y eut un banquet officiel qui dura cinq heures.

Le prince et la princesse étaient assis au bout du grand hall et burent dans une coupe de pur cristal. Seuls, les vrais amoureux peuvent boire dans cette coupe, car si des lèvres menteuses y touchaient, le cristal se ternirait et deviendrait gris et nuageux.

—Il est visible qu'ils s'aiment l'un et l'autre, dit le petit page. C'est clair comme le cristal.

Et le roi doubla de nouveau sa solde.

—Quel honneur! s'exclamèrent tous les courtisans.

Après le banquet, il y eut un bal.

Le marié et la mariée devaient danser ensemble la danse des roses et le roi jouer de la flûte.

Il jouait très mal, mais jamais personne n'avait osé le lui dire, parce qu'il était roi. Néanmoins, il ne savait que deux airs et n'était jamais bien sûr lequel il jouait, mais peu importait, car quoi qu'il fît, tout le monde criait:

—C'est charmant! c'est charmant!

Le dernier article du programme était un grand déploiement de feux d'artifice qui devait terminer exactement à minuit.

La petite princesse n'avait jamais vu un feu d'artifice de sa vie. Aussi le roi avait-il enjoint au pyrotechnicien royal de mettre en jeu toutes les ressources de son art, le jour du mariage de la princesse.

—A quoi ressemblent les feux d'artifice? avait-elle demandé au prince, un matin, comme elle se promenait sur la terrasse.

—Ils ressemblent à l'aurore boréale, dit le roi qui répondait toujours aux questions qu'on adressait aux autres. Seulement ils sont plus nature. Moi, je les préfère aux étoiles, car on sait toujours quand ils vont commencer à briller et ils sont aussi agréables que ma musique de flûte. Vous les verrez certainement.

Donc, au fond du jardin royal un stand avait été préparé et aussitôt que le pyrotechnicien royal eut tout rangé en place, les feux d'artifice se mirent à causer entre eux.

—Le monde est à coup sûr très beau, dit un petit pétard. Regardez plutôt ces tulipes jaunes. Ma foi! ce serait de vrais marrons qu'elles ne seraient pas plus jolies. Je suis bien heureux d'avoir voyagé. Les voyages développent étonnamment l'esprit et jettent bas tous les préjugés qu'on a pu concevoir.

—Le jardin du roi n'est pas le monde, jeune fou, dit une grosse chandelle romaine. Le monde est un énorme espace, et il vous faudrait trois jours pour le parcourir tout entier.

—Tout endroit que vous aimez est pour vous le monde, dit un soleil attaché jadis à une vieille boîte de sapin et très orgueilleux de son coeur brisé, mais l'amour n'est pas à la mode; les poètes l'ont tué. Ils ont tant écrit là-dessus que personne ne les croit plus, et je n'en suis pas surpris. Le véritable amour souffre et se tait... Je me souviens que moi-même une fois... mais il ne s'agit pas de cela ici. Le roman est une chose du passé.

—Stupidité! s'écria la chandelle romaine, le roman ne meurt jamais. Il ressemble à la lune! Il vit toujours; certes, le marié et la mariée s'aiment tendrement. J'ai tout appris sur eux ce matin d'une cartouche de papier brun qui s'est trouvée dans le même tiroir que moi et qui connaît les dernières nouvelles de la cour.

Mais le soleil secoua sa tête.

—Le roman est mort! Le roman est mort! Le roman est mort! murmura-t-il.

Il était de ces gens qui pensent que si vous répétez un certain nombre de fois la même chose, elle finit par devenir vraie.

Soudain, on entendit une toux sèche et perçante, et tous regardèrent autour d'eux.

C'était une petite fusée au regard hautain qui était attachée au bout d'un bâton. Elle toussait toujours avant de faire une observation comme pour attirer l'attention.

—Hum! Hum! fit-elle.

Et tout le monde l'écouta, sauf le pauvre soleil qui secouait toujours sa tête et murmurait:

—Le roman est mort!

—A l'ordre! A l'ordre! cria un marron.

Il avait quelque chose d'un politicien.

Il avait toujours pris une part importante dans les élections locales. Aussi connaissait-il toutes les expressions qu'on emploie au Parlement.

—Tout à fait mort! soupira le soleil.

Et il se rendormit.

Aussitôt que le silence fut parfait, la fusée toussa une troisième fois et commença.

Elle parlait d'une voix distincte et très lente, comme si elle dictait ses mémoires et regardait toujours par dessus l'épaule de la personne à laquelle elle parlait.

En fait, elle avait des manières très distinguées.

—Comme le fils du roi est heureux! remarqua-t-elle, de se marier le jour même où je dois être lancée. Vraiment, si cela a été combiné de longue main, cela ne pouvait tourner mieux pour lui, mais les princes ont toujours de la chance.

—Ah! bah! dit le petit pétard, je pensais que c'était tout juste le contraire et que vous étiez lancée en l'honneur du prince.

—C'est peut-être là votre cas, répliqua la fusée, et même je n'en doute pas, mais pour moi c'est différent. Je suis une fusée de qualité et je suis issue de parents de qualité. Ma mère était la plus célèbre girandole de son temps. Elle était réputée pour la grâce de sa danse. Quand elle fit sa grande apparition publique, elle tourna dix-neuf fois avant de s'éteindre et, à chaque tour, elle jetait en l'air sept étoiles rouges. Elle avait trois pieds et demi de diamètre et était composée de la meilleure poudre. Mon père était fusée comme moi et d'extraction française. Il volait si haut que l'on craignait de ne pas le voir redescendre. Il redescendait, cependant, parce qu'il était d'une excellente constitution et il fit une très brillante chute en une pluie d'étincelles d'or. Les journaux s'exprimèrent à son sujet en termes très flatteurs et même la Gazette de la cour dit de lui qu'il marquait le triomphe de l'art pylotechnique.

—Pyrotechnique, c'est pyrotechnique que vous voulez dire, intervint le feu de bengale. Je sais que c'est pyrotechnique, parce que j'ai vu le mot écrit sur ma boîte de fer-blanc.

—Ma foi, je dis pylotechnique, répliqua la fusée sur un ton de voix sévère.

Et le feu de bengale en fut si anéanti qu'il commença aussitôt à malmener les petits pétards pour montrer qu'il était, lui aussi, une personne de quelque importance.

—Je disais... continua la fusée...—Je disais... Qu'est-ce que je disais?

—Vous parliez de vous, reprit la chandelle romaine.

—Naturellement. Je sais que je discourais sur quelque intéressant sujet quand j'ai été si grossièrement interrompue. Je déteste la grossièreté et les mauvaises manières de toute espèce, car je suis extrêmement sensible. Nul au monde n'est aussi sensible que moi, j'en suis certaine.

—Qu'est-ce qu'une personne sensible? dit le marron à la chandelle romaine.

—Une personne qui, parce qu'elle a des cors, marche toujours sur les orteils des autres, répondit la chandelle dans un faible murmure.

Et le marron éclata presque de rire.

—Pardon! De quoi riez-vous? demanda la fusée. Je ne ris pas.

—Je ris parce que je suis heureux, répliqua le marron.

—C'est là un motif bien égoïste, dit la fusée avec colère. Quel droit avez-vous d'être heureux? Vous devriez penser aux autres. En fait, vous devriez penser à moi. Je pense toujours à moi et j'estime que tout le monde devrait faire de même. C'est là ce qu'on appelle la sympathie. C'est une belle vertu et je la possède à un haut degré. Supposez, par exemple, qu'il m'arrive quelque accident ce soir. Quel malheur ce serait pour vous tous! Le prince et la princesse ne pourraient plus être heureux: ça en serait fait de leur vie de ménage. Et quant au roi, je crois qu'il ne pourrait supporter cela. Vraiment quand je commence à réfléchir à l'importance de mon rôle, je suis presque émue aux larmes.

—Si vous désirez plaire aux autres, s'écria la chandelle romaine, vous feriez mieux de vous tenir au sec.

—Certainement! exclama le feu de bengale qui n'était pas de très bonne humeur, c'est simplement là du sens commun.

—Du sens commun vraiment? repartit la fusée indignée. Vous oubliez que je n'ai rien de commun et que je suis très distinguée. Ma foi, tout le monde peu avoir du sens commun, pourvu qu'on n'ait pas d'imagination. Mais j'ai de l'imagination, car je ne vois jamais les choses comme elles sont. Je les vois toujours très différentes de ce qu'elles sont. Quant à me tenir au sec, c'est qu'il n'y a évidemment ici personne qui sache apprécier à fond une nature délicate. Heureusement pour moi peu m'importe. La seule chose qui soutient quelqu'un dans la vie, c'est la conscience de l'immense infériorité de ses semblables et c'est là un sentiment que j'ai toujours entretenu en moi. Mais aucun de vous n'a de coeur. Vous criez et vous réjouissez comme si le prince et la princesse n'étaient pas en train de se marier.

—Eh! s'exclama un petit globe à feu. Pourquoi pas? C'est une joyeuse occasion et quand je rugirai dans l'air, je me propose d'en faire part à toutes les étoiles. Vous les verrez briller quand je leur parlerai de la jolie mariée.

—Oh! quelle idée banale de la vie! dit la fusée, mais je n'attendais pas autre chose. Il n'y a rien en vous. Vous êtes creux et vide. Bah! peut-être le prince et la princesse iront-ils vivre dans un pays où il y une profonde rivière, peut-être auront-ils un seul fils, un petit garçon bouclé, avec des yeux violets, comme ceux du prince. Peut-être quelque jour ira-t-il se promener avec sa nourrice. Peut-être la nourrice s'endormira-t-elle sous un grand sureau. Peut-être l'enfant tombera-t-il dans la rivière et se noiera-t-il. Quel terrible malheur! Les pauvres gens perdre leur fils unique! c'est vraiment terrible. Je ne pourrais jamais supporter cela.

—Mais ils n'ont pas perdu leur fils unique, dit la chandelle romaine. Il ne leur est arrivé aucun malheur.

—Je n'ai pas dit qu'il soit arrivé, reprit la fusée. J'ai dit qu'il pouvait arriver. S'ils avaient perdu leur fils unique, il serait inutile de dire quoi que ce soit à ce sujet. Je déteste les gens qui pleurent sur leur pot au lait renversé. Mais quand je pense qu'ils ont perdu leur fils unique, certes j'en suis très attristée.

—A coup sûr, s'exclama le feu de bengale. En fait, vous êtes la personne la plus affectée que j'ai jamais vue.

—Vous êtes la personne la plus mal élevée que j'ai rencontrée, dit la fusée, et vous ne pouvez comprendre mon affection pour le prince.

—Bah, vous ne le connaissez même pas, craqua la chandelle romaine.

—Je n'ai jamais dit que je le connaissais, répondit la fusée. J'ose dire que si je le connaissais, je ne serais nullement son amie. C'est une chose dangereuse que de connaître ses propres amis.

—Vous feriez mieux de vous tenir au sec, dit le globe à feu. C'est une chose importante.

—Très importante pour vous sans doute, répondit la fusée, mais je pleurerai si cela me chante.

Et la fusée éclata en larmes qui coulèrent sur son bâton en gouttes de pluie et noyèrent presque deux petits scarabées qui songeaient justement à fonder une famille et cherchaient un joli endroit sec pour s'y installer.

—Elle doit avoir une nature vraiment romantique, car elle pleure quand il n'y a nulle raison de pleurer, dit le soleil.

Et il poussa un profond soupir et pensa à la boîte de sapin.

Mais la chandelle romaine et le feu de bengale étaient indignés. De toute leur voix, ils criaient.

—Grimaces! Grimaces!

Ils étaient extrêmement pratiques et toutes les fois qu'ils faisaient opposition à quelque chose ils l'appelaient Grimaces.

Alors la lune se leva comme un superbe bouclier d'argent et les étoiles se mirent à briller et le son d'une musique arriva du palais.

Le prince et la princesse conduisaient la danse. Ils dansaient si bien que les petits lis blancs jetaient un coup d'oeil à la fenêtre et les regardaient et que les grands pavots rouges balançaient leur tête et battaient la mesure.

Alors dix heures sonnèrent, puis onze, puis douze et au dernier coup de minuit, tout le monde parut sur la terrasse, et le roi fit appeler le pyrotechnicien royal.

—Commencez le feu d'artifice, dit le roi.

Et le pyrotechnicien royal fit un profond salut et se rendit au bout du jardin.

Il avait six aides avec lui. Chacun d'eux portait une torche allumée emmanchée à une longue perche.

C'était, certes, un superbe déploiement de lumière.

—Whizz! Whizz! fit le soleil qui se mit à tourner.

—Boum! Boum! répliqua la chandelle romaine.

Alors les pétards entrèrent en danse et les feux de bengale colorèrent tout en rouge.

—Adieu! cria le globe de feu, comme il prenait son essor faisant pleuvoir de menues étincelles bleues.

—Bang! Bang! répondirent les marrons qui s'amusaient beaucoup.

Chacun eut un grand succès, sauf la fusée.

Elle était si humide d'avoir pleuré qu'elle ne put partir. Ce qu'il y avait de meilleur en elle, c'était la poudre et elle était si trempée de larmes qu'elle était hors d'usage. Toute sa parenté pauvre, à laquelle elle ne daignait pas parler, sauf avec un ricanement de dédain, fit grand fracas par le ciel comme de superbes fleurs d'or fleurissant en flammes. —Hourra! Hourra! criait la cour.

Et la petite princesse riait de plaisir.

—Je suppose qu'on me réserve pour quelque grande occasion, dit la fusée. Sans nul doute c'est cela que ça signifie.

Et elle regardait d'un air plus orgueilleux que jamais.

Le lendemain, les ouvriers vinrent tout remettre en place.

—Évidemment c'est une députation, se dit la fusée. Je les recevrai avec une sage dignité.

Aussi mit-elle son nez à l'air et commença-t-elle à froncer les sourcils comme si elle réfléchissait à quelque chose de très important. Mais les ouvriers ne firent pas attention à elle jusqu'à ce qu'ils la dépassèrent.

Alors, l'un d'eux l'aperçut.

—Ah! cria-t-il. Quelle mauvaise fusée!

Et il la jeta dans le fossé par dessus la muraille.

—Mauvaise fusée! Mauvaise fusée! fit-elle, comme elle tournoyait en l'air. Impossible! Fameuse fusée, voilà ce que l'on a voulu dire. Mauvaise, fameuse, cela sonne presque de même, et souvent les deux choses sont identiques.

Et elle tomba dans la vase.

—Ce n'est pas confortable ici, remarqua-t-elle, mais sans doute c'est quelque station thermale à la mode où l'on m'a envoyée pour rétablir ma santé. Mes nerfs sont certainement très ébranlés et j'ai besoin de repos.

Alors, une petite grenouille, avec de petits yeux brillants et un habit vert pommelé, nagea vers elle.

—Une nouvelle venue, je vois, dit la grenouille. Bon! Après tout il n'y a rien comme la boue. Donnez-moi une saison pluvieuse et un fossé et je suis tout à fait heureuse... Pensez-vous que l'après-midi sera chaude? Certes, je l'espère, mais le ciel est tout bleu et sans nuage. Quel malheur!

—Hum! Hum! fit la fusée qui se mit à tousser.

—Quelle délicieuse voix vous avez! cria la grenouille. On dirait un croassement et croasser est le cri le plus musical du monde. Ce soir, vous entendrez nos choristes. Nous nous mettons dans la vieille mare aux canards près de la maison du fermier et, sitôt que la lune paraît, nous commençons. Le concert est si ravissant que tout le monde vient nous écouter. Pas plus tard qu'hier j'ai entendu la femme du fermier dire à sa mère qu'elle n'avait pu dormir une seconde de la nuit à cause de nous. Il est bien doux de se voir si populaire.

—Hum! Hum! fit la fusée.

Elle était très ennuyée de ne pouvoir souffler mot.

—Une voix délicieuse certes! continua la grenouille. J'espère que vous viendrez à la mare aux canards. Il faut que je donne un coup d'oeil à mes filles. J'ai six filles superbes et je suis si inquiète que le brochet ne les rencontre. C'est un vrai monstre, et il n'aurait pas le moindre scrupule à en faire son déjeuner. Donc adieu! Je goûte beaucoup votre conversation, je vous assure.

—Vous appelez cela une conversation, fit la fusée. Vous avez jasé tout le temps. Ce n'est pas une conversation.

—Il faut toujours que quelqu'un écoute, répliqua la grenouille, et j'aime à faire tous les frais de la conversation. Cela économisé le temps et épargne les querelles.

—Mais j'aime la discussion, fit la fusée.

—J'espère que non, répliqua la grenouille d'un air de pitié. Les discussions sont extrêmement vulgaires, car dans la bonne société tout le monde professe exactement les mêmes opinions. Adieu derechef. Je vois mes filles là-bas.

Et la petite grenouille se remit à nager.

—Vous êtes une personne bien agaçante, dit la fusée, et bien mal élevée. Je déteste les gens qui parlent d'eux-mêmes comme vous, quand on a besoin de parler de soi, comme c'est mon cas. C'est ce qu'on appelle de l'égoïsme et l'égoïsme est une chose détestable, surtout pour quelqu'un de mon caractère, car je suis bien connue pour ma nature sympathique. Vous devriez prendre exemple sur moi. Vous ne pouvez avoir un meilleur modèle. Maintenant que vous avez cette chance, hâtez-vous d'en profiter, car je vais presque tout de suite aller à la cour. Je suis très estimée à la cour. Hier, le prince et la princesse se sont mariés en mon honneur. Sans doute vous ne savez rien de tout cela, car vous êtes provinciale.

—Ce n'est pas la peine de lui parler, dit une libellule perchée au haut d'un grand jonc noir. Elle est partie.

—Eh bien! c'est elle qui y perd et pas moi! Je ne vais pas m'arrêter de lui parler, uniquement parce qu'elle ne m'écoute pas. J'aime à m'entendre parler. C'est un de mes plus grands plaisirs. J'ai souvent de longues conversations avec moi-même et je suis si profonde, que parfois je ne comprends pas un mot de ce que je dis.

—Alors vous devez être certainement graduée en philosophie, fit la libellule.

Et elle déploya ses jolies ailes de gaze et prit son essor vers le ciel.

—Comme c'est niais de sa part de ne pas rester ici, dit la fusée. Je suis sûre qu'elle n'a pas souvent eu la chance de se meubler l'esprit; néanmoins, ça m'est égal. Un génie comme le mien sera sûrement apprécié un jour.

Et elle s'enfonça un peu plus profondément dans la boue.

Un peu après, une grande cane blanche nagea vers elle. Elle avait les jambes jaunes et des pattes palmées et on la considérait comme une grande beauté en raison de son dandinement.

—Couac! Couac! Couac! dit-elle. Quelle curieuse tournure vous avez? Puis-je vous demander si vous êtes née ainsi ou si c'est le résultat de quelque accident.

—Il est évident que vous avez toujours vécu à la campagne. Autrement vous sauriez qui je suis. Néanmoins, j'excuse votre ignorance. Il serait déraisonnable de s'attendre à trouver les autres aussi remarquables que soi-même. Sans nul doute, vous serez étonnée d'apprendre que je vole dans les cieux et que je retombe en pluie d'étincelles d'or.

—Je n'ai pas cela en haute estime, dit la cane, car je ne vois pas en quoi cela est utile à qui que ce soit. Ah! si vous labouriez les champs comme un boeuf, si vous traîniez une charrette comme un cheval, si vous gardiez un troupeau comme un chien de berger, ce serait quelque chose.

—Ma brave créature, dit la fusée d'un ton très hautain, je vois que vous appartenez à la basse classe. Les gens de mon rang ne sont jamais utiles. Nous avons un certain éclat et cela est plus que suffisant. Je n'ai, moi-même, nul goût pour aucune sorte d'industrie, surtout pour le genre d'industrie que vous recommandez. J'ai de plus toujours estimé que le gros travail est simplement le refuge de gens qui n'ont rien d'autre à faire dans la vie.

—Bien! Bien! fit la cane qui était d'humeur très pacifique et ne se querellait jamais avec personne. Chacun a des goûts différents. Je souhaite, quoi qu'il en soit, que vous veniez établir ici votre résidence.

—Que non pas! s'écria la fusée. Je ne suis qu'une visiteuse, une visiteuse de distinction. Le fait est que je trouve cet endroit bien ennuyeux. Il n'y a ici ni société ni solitude. C'est tout à fait faubourg... J'irai sans doute à la Cour, car je suis destinée à faire sensation dans le monde.

—J'ai aussi pensé à entrer dans la vie publique, remarqua la cane. Il y a tant de choses où le besoin de réforme se fait sentir. J'ai donc présidé, il n'y a pas longtemps, un meeting ou nous votâmes des résolutions blâmant tout ce qui nous déplaît. Néanmoins, cela ne paraît pas avoir produit grand effet. Maintenant je m'occupe des choses domestiques et je veille sur ma famille.

—Je suis faite pour la vie publique et c'est là qu'est toute ma parenté, même la plus humble. Partout où nous paraissons nous excitons une grande attention. Cette fois, je n'ai pas figuré en personne, mais quand je le fais, c'est un spectacle magnifique. Quant aux choses domestiques, elles font vieillir vite et elles distraient l'esprit des choses plus hautes.

—Oh! les hautes choses de la vie comme elles sont belles! dit la cane, et cela me rappelle combien j'ai faim!

Et la cane nagea sur la rivière en reprenant ses couac... couac... couac...

—Revenez, revenez, criait la fusée. J'ai beaucoup de choses à vous dire.

Mais la cane ne faisait pas attention à elle.

—Je suis heureuse qu'elle soit partie. C'est vraiment un esprit médiocre.

Et elle s'enfonça un peu plus dans la boue et se mettait à réfléchir à la beauté du génie, quand soudain deux petits garçons en blouse blanche accoururent au bord du fossé avec un chaudron et quelques fagots.

—Ce doit être la députation, pensa la fusée et elle prit un air digne.

—Oh! cria un des gamins, regarde ce vieux bâton. Je m'étonne qu'il soit arrivé ici.

Et il retira la fusée du fossé.

—Vieux bâton! gronda la fusée. Impossible! Il a voulu dire précieux bâton. Précieux bâton est un compliment. Il me prend pour un dignitaire de la cour.

—Mettons-le au feu, dit l'autre gamin. Cela aidera à faire bouillir la marmite.

Ils entassèrent les fagots, mirent la fusée sur le tas et voilà le feu pris.

—C'est magnifique! cria la fusée. Ils me mettent en pleine lumière. De la sorte chacun me verra.

—Maintenant nous allons dormir, dirent les enfants, et, quand nous nous réveillerons, la marmite sera en ébullition.

Et ils se couchèrent sur le gazon et fermèrent les yeux.

La fusée était très humide. Il se passa bien du temps avant qu'elle ne brûlât. A la fin, cependant, le feu y prit.

—Maintenant je vais partir, criait-elle.

Et elle se redressait, et elle se raidissait.

—Je sais que je vais monter plus haut que les étoiles, plus haut que la lune, plus haut que le soleil. J'irais si haut que...

—Fizz, Fizz, Fizz!

Elle s'éleva dans les airs.

—Délicieux! criait-elle. Je monterai comme cela à jamais. Quel succès j'ai!

Mais personne ne la voyait.

Alors elle commença à sentir une curieuse impression de fourmillement.

—Je vais exploser! criait-elle. Je mettrai le monde entier en feu et je ferai un tel bruit que l'on ne parlera que de cela d'ici un an.

Et, en effet, elle explosa.

—Bang! Bang! Bang! fit la poudre.

La poudre ne pouvait pas faire autrement.

Mais nul ne l'entendit, même les deux garçons qui dormaient à poings fermés.

De la fusée il ne resta que le bâton qui tomba sur le dos d'une oie qui faisait son tour de promenade autour du fossé.

—Ciel! s'écria t-elle. Voici qu'il pleut des bâtons.

Et elle se jeta à l'eau.

—Je crois que j'ai fait une grande sensation! haleta la fusée.

Et elle expira.

LE PRINCE HEUREUX

Tout en haut de la cité, sur une petite colonne, se dressait la statue du Prince Heureux.

Elle était toute revêtue de chèvre-feuille d'or fin. Elle avait, en guise d'yeux, deux brillants saphyrs et un grand rubis rouge ardait à la poignée de son épée.

Aussi, on l'admirait beaucoup.

—Il est aussi beau qu'une girouette, remarquait un des membres du Conseil de ville qui désirait s'acquérir une réputation de connaisseur en art.

—Seulement, il n'est pas aussi utile, ajoutait-il, craignant qu'on ne le prît pour un homme peu pratique.

Et certes, il ne l'était pas.

—Pourquoi n'êtes-vous pas comme le Prince Heureux? demandait une mère sensible à son petit garçon qui réclamait la lune. Le Prince Heureux n'aurait jamais songé à demander quelque chose à tout cri.

—Je suis heureux qu'il y ait quelqu'un au monde qui soit tout à fait heureux, murmurait un homme à qui rien n'avait réussi, en regardant la merveilleuse statue.

—Il a vraiment l'air d'un ange, disaient les enfants de la charité en sortant de la cathédrale, vêtus de leurs superbes manteaux écarlates et avec leurs jolies vestes blanches.

—A quoi le voyez-vous? répliquait le maître de mathématiques, vous n'en avez jamais vu un.

—Oh! nous en avons vu dans nos rêves, répondaient les enfants.

Et le maître de mathématiques fronçait les sourcils et prenait un air sévère, car il ne pouvait approuver que des enfants se permissent de rêver.

Une nuit, une petite Hirondelle vola à tire d'ailes vers la cité.

Six semaines avant, ses amies étaient parties pour l'Égypte, mais elle était demeurée en arrière.

Elle était éprise du plus beau des roseaux.

Elle l'avait rencontré au début du printemps comme elle volait sur la rivière à la poursuite d'un grand papillon jaune, et sa taille svelte avait eu tant d'attrait pour elle qu'elle s'était arrêtée pour lui parler.

—Vous aimerai-je, avait dit l'Hirondelle, qui aimait aller droit au but.

Et le roseau lui avait fait un salut profond.

Alors l'Hirondelle avait voleté autour de lui, effleurant l'eau de ses ailes et y traçant des sillages d'argent.

C'était sa façon de faire sa cour, et ainsi s'écoula tout l'été.

—C'est un ridicule attachement, gazouillaient les autres hirondelles. Ce roseau n'a pas le sou, et il a vraiment trop de famille.

En effet, la rivière était toute couverte de roseaux.

Alors que vint l'automne, toutes les hirondelles prirent leur vol.

Quand elles furent parties, leur amie se sentit isolée et commença à se lasser de son amoureux.

—Il ne sait pas causer, disait-elle; et, puis, je crains qu'il ne soit volage, car il flirte sans cesse avec la brise.

Et, certes, toutes les fois qu'il faisait de la brise, le roseau multipliait ses plus gracieuses politesses.

—Je comprends qu'il est casanier, murmurait l'Hirondelle. Moi, j'aime les voyages. Donc, qui m'aime doit aimer à voyager avec moi.

—Voulez-vous me suivre? demanda enfin l'Hirondelle au roseau.

Mais le roseau secoua sa tête. Il était trop attaché à son chez lui.

—Vous vous êtes joué de moi, lui cria l'Hirondelle. Je m'en vais aux Pyramides, adieu!

Et l'Hirondelle s'en alla.

Tout le long du jour, elle avait volé et, à la nuit, elle arriva à la ville.

—Où chercherai-je un abri? se dit-elle. J'espère que la ville aura fait des préparatifs pour me recevoir.

Alors, elle aperçut la statue sur la petite colonne.

—Je vais me percher là, cria-t-elle. Le site est joli. Il y a beaucoup d'air frais.

De la sorte elle vint s'abattre tout juste entre les pieds du Prince Heureux.

—J'ai une chambre dorée, se disait-elle doucement après avoir regardé autour d'elle.

Et elle se prépara à dormir.

Mais, comme elle mettait sa tête sous son aile, voici qu'une large goutte d'eau tomba sur elle.

—Comme c'est curieux! s'écria-t-elle. Il n'y a pas un nuage au ciel, les étoiles sont tout à fait claires et brillantes, et voilà qu'il pleut! Le climat du nord de l'Europe est vraiment étrange. Le roseau aimait la pluie, mais c'était pur égoïsme de sa part.

Alors une nouvelle goutte vint à tomber.

—A quoi sert une statue, si elle ne garantit pas de la pluie, fit l'Hirondelle. Je vais chercher un bon auvent de cheminée.

Et elle se décidait à prendre son vol plus loin.

Mais avant qu'elle n'ouvrît ses ailes, une troisième goutte tomba.

L'Hirondelle regarda au-dessus d'elle et elle vit...

Ah! que vit-elle?

Les yeux du Prince Heureux étaient pleins de larmes, et les larmes coulaient sur ses joues d'or.

Son visage était si beau au clair de lune, que la petite Hirondelle se sentit envahie par la pitié.

—Qui êtes-vous? dit-elle.

—Je suis le Prince Heureux.

—Alors, pourquoi pleurnichez-vous comme cela? demanda l'Hirondelle. Vous m'avez presque trempée.

—Quand j'étais vivant et que j'avais un coeur d'homme, répliqua la statue, je ne savais pas ce que c'était que les larmes, car je vivais au Palais de Sans-Souci, dont on ne permet pas l'entrée au chagrin. Le jour, je jouais avec mes compagnons dans le jardin et, le soir, je dansais dans le grand hall. Autour du jardin courait une très haute muraille, mais je n'eus jamais fantaisie de ce qu'il y avait au delà de cette muraille, tout ce qui m'entourait était si beau. Mes courtisans m'appelaient le Prince Heureux, et certes, j'étais vraiment heureux si le plaisir c'est le bonheur. Ainsi je vécus, ainsi je mourus, et, maintenant que je suis mort, ils m'ont huché si haut que je puis voir toutes les laideurs et toutes les misères de ma ville, et quoique mon coeur soit de plomb, il ne me reste d'autre ressource que de pleurer.

—Quoi! il n'est pas d'or de bon aloi, pensa l'Hirondelle à part elle.

Elle était trop bien élevée pour faire tout haut aucune remarque sur les gens.

—Là-bas, continua la statue, de sa voix basse et musicale, là-bas, dans une petite rue, il est une pauvre maison. Une des fenêtres est ouverte et, par elle, je puis voir une femme assise à une table. Son visage est amaigri et usé. Elle a des mains épaisses, rougeaudes, toutes piquées par l'aiguille, car elle est couturière. Elle brode des fleurs de la Passion sur une robe de satin que doit porter, au prochain bal de la cour, la plus belle des demoiselles d'honneur de la Reine. Dans un lit, au coin de la chambre, gît son petit garçon malade. Il a la fièvre et il demande des oranges. Sa mère n'a rien à lui donner que de l'eau de la rivière. Aussi il pleure. Hirondelle, Hirondelle, petite Hirondelle, ne voulez-vous pas lui porter le rubis de la garde de mon épée? Mes pieds sont attachés au piédestal et je ne puis bouger.

—Je suis attendue en Égypte, répondit l'Hirondelle. Mes amies voltigent de çà de là sur le Nil et bavardent avec les grands lotus. Bientôt elles iront dormir dans le tombeau du Grand Roi. Le Roi y est lui-même dans son cercueil de bois. Il est enveloppé d'une toile jaune et embaumé avec des aromates. Autour de son cou, il a une chaîne de jade vert pâle et ses mains sont comme des feuilles sèches.

—Hirondelle, Hirondelle, petite Hirondelle, dit le Prince, ne resterez-vous pas avec moi une nuit, et ne serez-vous pas ma messagère? L'enfant a tant soif et la mère est si triste.

—Je ne pense pas que j'aime les enfants, répondit l'Hirondelle. L'été dernier quand je séjournais au bord de la rivière, deux garçons mal élevés, les enfants du meunier, ne cessaient pas de me jeter des pierres. Certes, ils ne m'atteignaient jamais. Nous autres hirondelles, nous volons trop bien pour cela, et, en outre, je suis d'une famille célèbre par son agilité, mais quand même c'était une marque d'irrespect.

Mais le regard du Prince Heureux était si triste que la petite Hirondelle en fut toute chagrine.

—Il fait bien froid ici, dit-elle, mais je resterai une nuit avec vous et je serai votre messagère.

—-Merci, petite Hirondelle, répondit le prince.

Alors la petits Hirondelle arracha le grand rubis de l'épée du Prince, et, l'emportant dans son bec, prit son vol par dessus les toits de la ville.

Elle passa sur la tour de la cathédrale où des anges étaient sculptés en marbre blanc.

Elle passa sur le Palais et entendit de la musique de danse.

Une belle jeune fille parut sur le balcon avec son amoureux.

—Combien les étoiles sont belles, lui dit-il, et combien est puissante la force de l'amour!

—Je voudrais que ma robe soit prête pour la bal officiel, répondit-elle. J'ai commandé d'y broder des fleurs de la passion, mais les couturières sont si négligentes.

Elle passa sur la rivière et vit les lanternes suspendues au mat des barques.

Elle passa sur le ghetto et vit les vieux juifs qui faisaient des affaires entre eux et pesaient des monnaies dans des balances de cuivre.

Enfin, elle arriva à la pauvre demeure et y jeta un coup d'oeil.

L'enfant s'agitait fiévreusement dans son lit et sa mère s'était endormie tant elle était fatiguée.

L'Hirondelle sautilla dans la chambre et mit le grand rubis sur la table, sur le dé de la couturière.

Puis elle voleta doucement autour du lit, éventant de ses ailes le visage de l'enfant.

—Quelle douce fraîcheur je ressens! fit l'enfant. Je dois aller mieux.

Et il tomba dans un délicieux sommeil.

Alors l'Hirondelle s'en fut à tire d'ailes vers le Prince Heureux et lui dit ce qu'elle avait fait.

—C'est curieux, remarqua-t-elle, mais maintenant je sens presque de la chaleur, et cependant il fait bien froid.

—C'est parce que vous avez fait une bonne action, répliqua le Prince.

Et la petite Hirondelle commença à réfléchir et alors elle s'endormit. Toutes les fois qu'elle réfléchissait, elle s'endormait.

Quand parut l'aube, elle vola vers la rivière et prit un bain.

—Voilà un remarquable phénomène! s'écria le professeur d'ornithologie qui passait sur le pont. Une Hirondelle en hiver!

Et il écrivit à ce sujet une longue lettre à une feuille locale. Tout le monde la cita. Elle était pleine de tant de mots qu'on ne pouvait comprendre.

—Ce soir je pars pour l'Égypte, se disait l'Hirondelle.

Et, à cette perspective, elle était toute joyeuse.

Elle visita tous les monuments publics et se reposa longtemps sur le sommet du clocher de l'église.

Partout où elle allait, les pierrots gazouillaient. Ils se disaient les uns aux autres:

—Combien cette étrangère est distinguée!

Cela la remplissait de joie.

Quand la lune se leva, elle retourna à tire d'ailes vers le Prince Heureux.

—Avez-vous quelques commissions pour l'Égypte? lui cria-t-elle. Je suis sur mon départ.

—Hirondelle, Hirondelle, petite Hirondelle! dit le Prince, ne resterez-vous pas avec moi encore une nuit?

—On m'attend en Égypte, répondit l'Hirondelle. Demain mes amies s'y envoleront vers la seconde cataracte. Là l'hippopotame se couche parmi les joncs et le Dieu Memnon se dresse sur un grand trône de granit. Toute la nuit il guette les étoiles, et, quand l'étoile du matin brille, il pousse un cri de joie et ensuite il se tait. A midi, les lions jaunes descendent boire au bord du fleuve. Ils ont des yeux comme des aigues marines vertes et leurs rugissements sont bien plus éclatants que les rugissements de la cataracte.

—Hirondelle, Hirondelle, petite Hirondelle, dit le Prince, tout là-bas de l'autre côté de la ville, je vois un jeune homme dans un grenier. Il est penché sur un bureau couvert de papiers et, dans un verre à côté de lui, il y a un bouquet de violettes fanées. Sa chevelure est brune et frisée. Ses lèvres sont rouges comme des grains de grenade. Il a de grands yeux rêveurs. Il s'efforce de finir une pièce pour le directeur du théâtre, mais il a trop froid pour écrire davantage. Il n'y a pas de feu dans le galetas et la faim l'a abattu sans forces.

—Je demeurerai encore une nuit avec vous, dit l'Hirondelle, qui avait réellement un bon coeur. Dois-je lui porter un autre rubis?

—Hélas! je n'ai plus de rubis, dit le Prince. Mes yeux sont la seule chose qui me reste. Ce sont de rares saphirs qui furent rapportés des Indes il y a un millier d'années. Arrachez l'un d'eux et prenez-le pour lui. Il le vendra à un joaillier. Il achètera de quoi se nourrir et de quoi se chauffer et finira sa pièce.

—Cher Prince, dit l'Hirondelle, je ne puis faire cela.

Et elle se mit à pleurer.

—Hirondelle, Hirondelle, petite Hirondelle! dit le Prince. Faites ce que je vous commande.

Alors l'Hirondelle arracha l'oeil du Prince et s'envola vers le galetas de l'étudiant.

Il était facile d'y pénétrer, car il y avait un trou dans le toit.

L'Hirondelle y entra comme un trait et sautilla par la pièce.

Le jeune homme avait la tête plongée dans ses mains. Il n'entendit pas le trémoussement des ailes de l'oiseau et, quand il releva la tête, il vit le beau saphir couché sur les violettes fanées.

—Je commence à être apprécié, s'écria-t-il. Ceci vient de quelque riche admirateur. Maintenant je puis finir ma pièce.

Et il semblait tout à fait heureux.

Le jour suivant, l'Hirondelle s'envola vers le port.

Elle se reposa sur le mat d'un grand navire et contempla les matelots qui halaient d'énormes caisses hors de la cale avec des cordes.

—Ah-hisse! criaient-ils à chaque caisse qui arrivait sur le pont.

—Je vais en Égypte, leur cria l'Hirondelle.

Mais personne ne prenait garde à elle et, quand la lune se leva, elle retourna vers le Prince Heureux.

—Je suis venue vous dire adieu, lui dit-elle.

—Hirondelle, Hirondelle, petite Hirondelle! dit le Prince. Ne resterez-vous pas avec moi encore une nuit?

—C'est l'hiver, répliqua l'Hirondelle, et la neige glaciale sera bientôt ici. En Egypte, le soleil est chaud sur les palmiers verts. Les crocodiles, couchés dans la boue, regardent paresseusement les arbres au bord du fleuve. Mes compagnes construisent des nids dans le temple de Baalbeck. Les colombes roses et blanches les suivent des yeux et roucoulent alternativement. Cher Prince, il faut que je vous quitte, mais je ne vous oublierai jamais et, le printemps prochain, je vous apporterai de là-bas deux beaux joyaux pour remplacer ceux que vous avez donnés. Le rubis sera plus rouge qu'une rose rouge et le saphir sera aussi bleu que la grande mer.

—Là-dessous, dans le square, répliqua le Prince Heureux, stationne une petite marchande d'allumettes. Elle a laissé tomber ses allumettes dans le ruisseau et elles sont toutes gâtées. Son père la battra, si elle ne rapporte pas quelque argent au logis, et elle pleure. Elle n'a ni souliers ni bas et sa petite tête est nue. Arrache-moi mon autre oeil et donne-le lui, et son père ne la battra pas.

—Je passerais encore une nuit avec vous, dit l'Hirondelle, mais je ne puis vous arracher un oeil. Alors vous seriez tout à fait aveugle.

—Hirondelle, Hirondelle, petite Hirondelle! dit le Prince. Faites ce que je vous commande.

Alors l'Hirondelle arracha le second oeil du Prince et prit son vol en l'emportant.

Elle s'abattit sur l'épaule de la petite marchande d'allumettes et glissa le joyau dans la paume de la main.

—Le joli morceau de verre! s'écria la petite fille.

Et, toute rieuse, elle courut chez elle.

Alors l'Hirondelle revint encore vers le Prince.

—Maintenant vous êtes aveugle, dit-elle. Alors je vais rester avec vous pour toujours.

—Non, petite Hirondelle, dit le pauvre Prince. Il faut que vous alliez en Egypte.

—Je resterai toujours avec vous, dit l'Hirondelle.

Et elle s'endormit entre les pieds du Prince.

Le jour suivant, elle se campa sur l'épaule du Prince et lui conta des récits de ce qu'elle avait vu dans des pays étranges.

Elle lui parla d'ibis rouges qui se tiennent, en longues rangées, sur les rives du Nil et pêchent à coups de bec des poissons d'or, du Sphynx qui est aussi vieux que le monde, vit dans le désert et connaît toutes choses; des marchands qui marchent lentement près de leurs chameaux et roulent des chapelets d'ambre dans leurs mains; du roi des montagnes de la Lune, qui est noir comme l'ébène et adore un grand bloc de cristal; du grand serpent vert qui dort dans un palmier et que vingt prêtres sont chargés de nourrir de gâteaux de miel; et des pygmées qui naviguent sur un grand lac sur de larges feuilles plates et sont toujours en guerre avec les papillons.

—Chère petite Hirondelle, dit le Prince, vous me dites de merveilleuses choses, mais plus merveilleux est ce que supportent les hommes et les femmes. Il n'y a pas de mystère aussi grand que la misère. Vole par ma ville, petite Hirondelle, et dis-moi ce que tu y vois.

Alors la petite Hirondelle vola par la grande ville et vit les riches qui se réjouissaient dans leurs Palais superbes tandis que les mendiants étaient assis à leurs portes.

Elle vola par les ruelles sombres et vit les visages pâles d'enfants mourant de faim qui regardaient avec insouciance les rues noires.

Sous les arches d'un pont, deux petits enfants étaient couchés dans les bras l'un de l'autre pour tâcher de se tenir chaud.

—Comme nous avons faim! disaient-ils.

—Il ne faut pas rester couchés ici! leur cria le sergent de ville.

Et ils s'éloignèrent sous la pluie.

Alors l'Hirondelle reprit son vol et alla dire au Prince ce qu'elle avait vu.

—Je suis couvert d'or fin, dit le Prince; détachez-le feuille à feuille et donnez-le à mes pauvres. Les hommes croient toujours que l'or peut les rendre heureux.

Feuille à feuille, l'Hirondelle arracha l'or fin jusqu'à ce que le Prince Heureux n'eût plus ni éclat ni beauté.

Feuille à feuille, elle distribua l'or fin aux pauvres et les visages des enfants devinrent roses, ils rirent et jouèrent par la rue.

—Maintenant nous avons du pain, criaient-ils.

Alors la neige arriva, et après la neige la glace.

Les rues semblaient être ferrées d'argent tant elles brillaient et étincelaient. De longs glaçons, tels que des poignards de cristal, étaient suspendus aux toits des maisons. Tout le monde se couvrait de fourrures et les petits garçons portaient des toques écarlates et patinaient sur la glace.

La pauvre petite Hirondelle avait froid, toujours plus froid, mais elle ne voulait pas quitter le Prince; elle l'aimait trop pour cela. Elle picorait les miettes à la porte du boulanger, quand le boulanger ne la regardait pas, et essayait de se réchauffer en battant des ailes.

Mais, à la fin, elle vit qu'elle allait mourir. Elle eut tout juste la force de voler encore une fois sur l'épaule du Prince.

—Adieu, cher Prince! murmura-t-elle. Permettez que je baise votre main.

—Je suis heureux que vous partiez enfin pour l'Egypte, petite Hirondelle, dit le Prince. Vous avez séjourné trop longtemps ici, mais il faut me baiser sur les lèvres, car je vous aime.

—Ce n'est pas en Egypte que je vais aller, dit l'Hirondelle. Je vais aller dans la maison de la Mort. La Mort, c'est la soeur du Sommeil, n'est-ce pas?

Et elle baisa le Prince Heureux sur les lèvres et tomba morte à ses pieds.

A ce moment, un singulier craquement résonna à l'intérieur de la statue comme si quelque chose s'était brisé.

Le fait est que le coeur de plomb s'était fendu en deux.

Vraiment il faisait un terrible froid.

De bonne heure, le lendemain, le maire se promenait dans le square sous la statue avec les conseillers de la ville.

Comme ils dépassaient le piédestal, il leva la tête vers la statue.

—Dieu! dit-il. Comme le Prince Heureux semble déguenillé!

—Il est vraiment déguenillé! dirent les conseillers de ville qui étaient toujours de l'avis du maire et eux aussi levèrent la tête pour regarder la statue.

—Le rubis de son épée est tombé, ses yeux ne sont plus en place et il n'est plus du tout doré, dit le maire. Bref, il ne vaut guère plus qu'un mendiant.

—Guère plus qu'un mendiant! firent écho les conseillers de ville.

—Et voici qu'il a à ses pieds un oiseau mort, continua le maire. Vraiment il faudra faire promulguer un arrêté pour défendre aux oiseaux de mourir ici.

Et le secrétaire de ville prit note de cette idée.

Alors on renversa la statue du Prince Heureux.

—Comme il n'est plus beau, il ne sert plus à rien! dit le professeur d'art à l'Université.

Alors on fondit la statue dans une fournaise et le maire réunit le conseil en assemblée pour décider ce que l'on ferait du métal.

—Nous pourrions, proposa-t-il en faire une autre statue. La mienne par exemple.

—Ou la mienne, dit chacun des conseillers de ville.

Et ils se querellèrent.

La dernière fois que j'ai entendu parler d'eux, ils se querellaient toujours.

—Quelle étrange chose! dit le contre-maître de la fonderie. Ce coeur de fonte ne veut pas fondre dans le fourneau, il nous faudra le jeter aux rebuts.

Les fondeurs le jetèrent sur le tas de détritus où gisait l'Hirondelle morte.

—Apporte-moi les deux choses les plus précieuses de la ville, dit Dieu à l'un de ses anges.

Et l'ange lui apporta le coeur de plomb et l'oiseau mort.

—Tu as bien choisi, dit Dieu. Dans mon jardin du Paradis, ce petit oiseau chantera éternellement et, dans ma cité d'or, le Prince Heureux redira mes louanges.

LE ROSSIGNOL ET LA ROSE

—Elle a dit qu'elle danserait avec moi si je lui apportais des roses rouges, gémissait le jeune étudiant, mais dans tout mon jardin il n'y a pas une rose rouge.

De son nid dans l'yeuse, le rossignol l'entendit.

Il regarda à travers les feuilles et s'émerveilla.

—Pas de roses rouges dans tout mon jardin! criait l'étudiant.

Et ses beaux yeux se remplissaient de larmes.

—Ah! de quelle chose minime dépend le bonheur! J'ai lu tout ce que les sages ont écrit; je possède tous les secrets de la philosophie et faute d'une rose rouge voilà ma vie brisée.

—Voici enfin l'amoureux vrai, dit le rossignol. Toutes les nuits je l'ai chanté, quoique je ne le connusse pas; toutes les nuits je redis son histoire aux étoiles, et maintenant je le vois. Sa chevelure est foncée comme la fleur de la jacinthe et ses lèvres sont rouges comme la rose qu'il désire, mais la passion a rendu son visage pâle comme l'ivoire et le chagrin a mis son sceau sur son front.

—Le prince donne un bal demain soir, murmurait le jeune étudiant et mes amours seront de la fête. Si je lui apporte une rose rouge, elle dansera avec moi jusqu'au point du jour. Si je lui apporte une rose rouge, je la serrerai dans mes bras. Elle inclinera sa tête sur mon épaule et sa main étreindra la mienne. Mais il n'y a pas de roses rouges dans mon jardin. Alors je demeurerai seul et elle me négligera. Elle ne fera nulle attention à moi et mon coeur se brisera.

—Voilà bien l'amoureux vrai, dit le rossignol. Il souffre tout ce que je chante: tout ce qui est joie pour moi est peine pour lui. Sûrement l'amour est une merveilleuse chose, plus précieuse que les émeraudes et plus chère que les fines opales. Perles et grenades ne peuvent le payer, car il ne paraît pas sur le marché. On ne peut l'acheter au marchand ni le peser dans une balance pour l'acquérir au poids de l'or.

—Les musiciens se tiendront sur leur estrade, disait le jeune étudiant. Ils joueront de leurs instruments à cordes et mes amours danseront au son de la harpe et du violon. Elle dansera si légèrement que son pied ne touchera pas le parquet et les gens de la cour en leurs gais atours s'empresseront autour d'elle, mais avec moi elle ne dansera pas, car je n'ai pas de roses rouges à lui donner.

Et il se jetait sur le gazon, plongeait son visage dans ses mains et pleurait.

—Pourquoi pleure-t-il? demandait un petit lézard vert, comme il courait près de lui, sa queue en l'air.

—Mais pourquoi? disait un papillon qui voletait à la poursuite d'un rayon de soleil.

—Mais pourquoi donc? murmura une pâquerette à sa voisine d'une douce petite voix.

—Il pleure à cause d'une rose rouge.

—A cause d'une rose rouge. Comme c'est ridicule!

Et le petit lézard, qui était un peu cynique, rit à gorge déployée.

Mais le rossignol comprit le secret des douleurs de l'étudiant, demeura silencieux sur l'yeuse et réfléchit au mystère de l'amour.

Soudain il déploya ses ailes brunes pour s'envoler et prit son essor.

Il passa à travers le bois comme une ombre et, comme une ombre, il traversa le jardin.

Au centre du parterre se dressait un beau rosier et, quand il le vit, il vola vers lui et se campa sur une menue branche.

—Donnez-moi une rose rouge, cria-t-il, et je vous chanterai mes plus douces chansons.

Mais le rosier secoua sa tête.

—Mes roses sont blanches, répondit-il, blanches comme l'écume de la mer et plus blanches que la neige dans la montagne. Mais allez trouver mon frère qui croît autour du vieux cadran solaire et peut-être vous donnera-t-il ce que vous demandez.

Alors le rossignol vola au rosier qui croissait autour du vieux cadran solaire.

—Donnez-moi une rose rouge lui cria-t-il, et je vous chanterai mes plus douces chansons.

Mais le rosier secoua sa tête.

—Mes roses sont jaunes, répondit-il, aussi jaunes que les cheveux des sirènes qui s'assoient sur un tronc d'arbre, plus jaunes que le narcisse qui fleurit dans les prés, avant que le faucheur ne vienne avec sa faux. Mais allez vers mon frère qui croît sous la fenêtre de l'étudiant et peut-être vous donnera-t-il ce que vous demandez.

Alors le rossignol vola au rosier qui grandissait sous la fenêtre de l'étudiant.

—Donnez-moi une rose rouge, cria-t-il, et je vous chanterai mes plus douces chansons.

Mais l'arbre secoua sa tête.

—Mes roses sont rouges, répondit-il, aussi rouges que les pattes des colombes et plus rouges que les grands éventails de corail que l'océan berce dans ses abîmes, mais l'hiver a glacé mes veines, la gelée a flétri mes boutons, l'ouragan a brisé mes branches et je n'aurai plus de roses de toute l'année.

—Il ne me faut qu'une rose rouge, cria le rossignol, une seule rose rouge. N'y a-t-il pas quelque moyen que j'en aie une?

—Il y a un moyen, répondit le rosier, mais il est si terrible que je n'ose vous le dire.

—Dites-le moi, fit le rossignol. Je ne suis pas timide.

—S'il vous faut une rose rouge, dit le rosier, vous devez la bâtir de notes de musique au clair de lune et la teindre du sang de votre propre coeur. Vous chanterez pour moi, votre gorge appuyée à des épines. Toute la nuit vous chanterez pour moi et les épines vous perceront le coeur: votre sang vital coulera dans mes veines et deviendra le mien.

—La mort est un grand prix pour une rose rouge, répliqua le rossignol, et tout le monde aime la vie. Il est doux de se percher dans le bois verdissant, de regarder le soleil dans son char d'or et la lune dans son char de perles. Elle est douce, l'odeur des buissons d'aubépines. Elles sont douces, les clochettes bleues qui se cachent dans la vallée et les bruyères qui couvrent la colline. Pourtant, l'amour est meilleur que la vie et qu'est-ce que le coeur d'un oiseau comparé au coeur d'un homme?

Alors il déploya ses ailes brunes et prit son essor dans l'air. Il passa à travers le jardin comme une ombre et, comme une ombre, il traversa le bois.

Le jeune étudiant était toujours couché sur le gazon là où le rossignol l'avait laissé et les larmes n'avaient pas encore séché dans ses beaux yeux.

—Soyez heureux, lui cria le rossignol, soyez heureux, vous aurez votre rose rouge. Je la bâtirai de notes de musique au clair de lune et la teindrai du sang de mon propre coeur. Tout ce que je vous demanderai en retour, c'est que vous soyez un amoureux vrai, car l'amour est plus sage que la philosophie, quoiqu'elle soit sage, et plus fort que la puissance, quoiqu'elle soit forte. Ses ailes sont couleur de feu et son corps couleur de flammes, ses lèvres sont douces comme le miel et son haleine est comme l'encens.

L'étudiant leva les yeux du gazon, tendit l'oreille, mais il ne put comprendre ce que lui disait le rossignol, car il ne savait que les choses qui sont écrites dans les livres.

Mais l'yeuse comprit et s'attrista, car il aimait beaucoup le petit rossignol qui avait bâti son nid dans ses branches.

—Chantez-moi une dernière chanson, murmura-t-il. Je serai si triste quand vous serez parti.

Alors le rossignol chanta pour l'yeuse et sa voix était comme l'eau jaseuse d'une fontaine argentine.

Quand il eut fini sa chanson, l'étudiant se releva et tira son calepin et son crayon de sa poche.

—Le rossignol, se disait-il en se promenant par l'allée, le rossignol a une indéniable beauté, mais a-t-il du sentiment? Je crains que non. En fait, il est comme beaucoup d'artistes, il est tout style, sans nulle sincérité. Il ne se sacrifie pas pour les autres. Il ne pense qu'à la musique et, tout le monde le sait, l'art est égoïste. Certes, on ne peut contester que sa voix a de fort belles notes. Quel malheur que tout cela n'ait aucun sens, ne vise aucun but pratique.

Et il se rendit dans sa chambre, se coucha sur son petit grabat et se mit à penser à ses amours.

Un peu après, il s'endormit.

Et, quand la lune brillait dans les cieux, le rossignol vola au rosier et plaça sa gorge contre les épines.

Toute la nuit, il chanta sa gorge appuyée contre les épines et la froide lune cristalline s'arrêta et écouta toute la nuit.

Toute la nuit, il chanta et les épines pénétraient de plus en plus avant dans sa gorge et son sang vital fluait hors de son corps.

D'abord, il chanta la naissance de l'amour dans le coeur d'un garçon et d'une fille et, sur la plus haute ramille du rosier, fleurit une rose merveilleuse, pétale après pétale, comme une chanson suivait une chanson.

D'abord, elle était pâle comme la brume qui flotte sur la rivière, pâle comme les pieds du matin et argentée comme les ailes de l'aurore.

La rose, qui fleurissait sur la plus haute ramille du rosier, semblait l'ombre d'une rose dans un miroir d'argent, l'ombre d'une rose dans un lac.

Mais le rosier cria au rossignol de se presser plus étroitement contre les épines.

—Pressez-vous plus étroitement, petit rossignol, disait le rosier, ou le jour reviendra avant que la rose ne soit terminée.

Alors le rossignol se pressa plus étroitement contre les épines et son chant coula plus éclatant, car il chantait comment éclot la passion dans l'âme de l'homme et d'une vierge.

Et une délicate rougeur parut sur les pétales de la rose comme rougit le visage d'un fiancé qui baise les lèvres de sa fiancée.

Mais les épines n'avaient pas encore atteint le coeur du rossignol, aussi le coeur de la rose demeurait blanc, car le sang seul d'un rossignol peut empourprer le coeur d'une rose.

Et la rose cria au rossignol de se presser plus étroitement contre les épines.

—Pressez-vous plus étroitement, petit rossignol, disait-il, ou le jour surviendra avant que la rose ne soit terminée.

Alors le rossignol se pressa plus étroitement contre les épines, et les épines touchèrent son coeur, et en lui se développa un cruel tourment de douleur.

Plus amère, plus amère était la douleur, plus impétueux, plus impétueux jaillissait son chant, car il chantait l'amour parfait par la mort, l'amour qui ne meurt pas dans la tombe.

Et la rose merveilleuse s'empourpra comme les roses du Bengale. Pourpre était la couleur des pétales et pourpre comme un rubis était le coeur.

Mais la voix du rossignol faiblit. Ses petites ailes commencèrent à battre et un nuage s'étendit sur ses yeux.

Son chant devint de plus en plus faible. Il sentit que quelque chose l'étouffait à la gorge.

Alors son chant lança un dernier éclat.

La blanche lune l'entendit et elle oublia l'aurore et s'attarda dans le ciel.

La rose rouge l'entendit; elle trembla toute d'extase et ouvrit ses pétales à l'air froid du matin.

L'écho l'emporta vers sa caverne pourpre sur les collines et éveilla de leurs rêves les troupeaux endormis.

Le chant flotta parmi les roseaux de la rivière et ils portèrent son message à la mer.

—Voyez, voyez, cria le rosier, voici que la rose est finie.

Mais le rossignol ne répondit pas: il était couché dans les hautes graminées, mort le coeur transpercé d'épines.

A midi, l'étudiant ouvrit sa fenêtre et regarda au dehors.

—Quelle étrange bonne fortune! s'écria-t-il, voici une rose rouge! Je n'ai jamais vu pareille rose dans ma vie. Elle est si belle que je suis sûr qu'elle doit avoir en latin un nom compliqué.

Et il se pencha et la cueillit.

Alors il mit son chapeau et courut chez le professeur, sa rose à la main.

La fille du professeur était assise sur le pas de la porte. Elle dévidait de la soie bleue sur une bobine et son petit chien était couché à ses pieds.

—Vous aviez dit que vous danseriez avec moi si je vous apportais une rose rouge, lui dit l'étudiant. Voilà la rose la plus rouge du monde. Ce soir, vous la placerez près de votre coeur et, quand nous danserons ensemble, elle vous dira combien je vous aime.

Mais la jeune fille fronça les sourcils.

—Je crains que cette rose n'aille pas avec ma robe, répondit-elle. D'ailleurs le neveu du chambellan m'a envoyé quelques vrais bijoux et chacun sait que les bijoux coûtent plus que les fleurs.

—Oh! ma parole, vous êtes une ingrate! dit l'étudiant d'un ton colère.

Et il jeta la rose dans la rue où elle tomba dans le ruisseau.

Une lourde charrette l'écrasa.

—Ingrate! fit la jeune fille. Je vous dirai que vous êtes bien mal élevé. Et qu'êtes-vous après tout? un simple étudiant. Peuh! je ne crois pas que vous ayez jamais de boucles d'argent à vos souliers comme en a le neveu du chambellan.

Et elle se leva de sa chaise et rentra dans la maison.

—Quelle niaiserie que l'amour! disait l'étudiant en revenant sur ses pas. Il n'est pas la moitié aussi utile que la logique, car il ne peut rien prouver et il parle toujours de choses qui n'arriveront pas et fait croire aux gens des choses qui ne sont pas vraies. Bref, il n'est pas du tout pratique et comme à notre époque le tout est d'être pratique, je vais revenir à la philosophie et étudier la métaphysique.

Là dessus, l'étudiant retourna dans sa chambre, ouvrit un grand livre poudreux et se mit à lire.

LE GÉANT ÉGOÏSTE

Chaque après-midi, quand ils revenaient de l'école, les enfants avaient l'habitude d'aller jouer dans le jardin du géant.

C'était un grand jardin solitaire avec un doux gazon vert. Çà et là, sur le gazon, de belles fleurs brillaient comme des étoiles et il y avait douze pêchers qui, au printemps, fleurissaient une délicate floraison rose et blanche et à l'automne portaient de beaux fruits.

Les oiseaux perchaient sur les arbres et chantaient si délicieusement que les enfants d'ordinaire arrêtaient leur jeu pour les écouter.

—Comme nous sommes heureux ici! s'écriaient-ils les uns aux autres.

Un jour, le géant revint.

Il avait été visiter son ami l'ogre de Cornouailles et il avait séjourné sept ans chez lui. Après que ces sept années furent révolues, il avait dit tout ce qu'il avait à dire, car sa conversation avait des limites et il résolut de rentrer dans son château.

En arrivant, il vit les enfants qui jouaient dans le jardin.

—Que faites-vous là? cria-t-il d'une voix très aigre.

Et les enfants s'enfuirent.

—Mon jardin est à moi seul, reprit le géant. Tout le monde doit comprendre cela et je ne permettrai à personne qu'à moi de s'y ébattre.

Alors il l'entoura d'une haute muraille et y plaça un écriteau.

Défense d'entrer

sous peine

de

poursuites

C'était un géant égoïste.

Les pauvres enfants n'avaient plus de lieu de récréation.

Ils essayèrent de jouer sur la route, mais la route était très poudreuse et pleine de pierres dures et ils ne l'aimaient pas.

Ils avaient pris l'habitude, quand leurs leçons étaient terminées de se promener autour de la haute muraille et de parler du beau jardin qui était par delà.

—Que nous y étions heureux! se disaient-ils les uns aux autres.

Alors le printemps arriva et par tout le pays il y eut de petites fleurs et de petits oiseaux.

Dans le jardin seul du géant égoïste, c'était encore l'hiver.

Les oiseaux ne se souciaient plus d'y chanter depuis qu'il n'y avait plus d'enfants et les arbres oubliaient de fleurir.

Une fois, une belle fleur leva sa tête au-dessus du gazon, mais quand elle vit l'écriteau, elle fut si attristée à la pensée des enfants qu'elle se laissa retomber à terre et se rendormit.

Les seules à se réjouir, ce furent la neige et la glace.

—Le printemps a oublié ce jardin, s'écriaient-elles. Alors nous allons y vivre toute l'année.

La neige étala sur le gazon son grand manteau blanc et la glace revêtit d'argent tous les arbres.

Alors elles invitèrent le vent du Nord à faire un séjour chez elles.

Il accepta et vint.

Il était enveloppé de fourrures. Il rugissait tout le jour par le jardin et renversait à chaque instant des cheminées.

—C'est un endroit délicieux, disait-il. Nous demanderons à la grêle de nous faire visite.

La grêle arriva, elle aussi.

Chaque jour, pendant trois heures, elle battait du tambour sur le toit du château jusqu'à ce qu'elle eût brisé beaucoup d'ardoises et alors elle tournait autour du jardin aussi vite qu'il lui était possible. Elle était habillée de gris et son souffle était de glace.

—Je ne puis comprendre pourquoi le printemps est si long à venir, disait le géant égoïste quand il se mettait à la fenêtre et regardait son jardin blanc et froid. Je souhaite que le temps change.

Mais le printemps ne venait pas. L'été non plus.

Dans tous les jardins, l'automne apporta des fruits d'or, mais il n'en donna aucun au jardin du géant.

—Il est par trop égoïste, dit-il.

Et toujours c'était l'hiver chez le géant et le vent du Nord, et la grêle, et la glace, et la neige, qui dansaient au milieu des arbres.

Un matin, le géant, déjà éveillé, était couché dans son lit, quand il entendit une musique délicieuse. Elle fut si douce à ses oreilles qu'il crut que les musiciens du roi devaient passer par là.

En réalité, c'était une petite linotte qui chantait devant sa fenêtre, mais il y avait si longtemps qu'il n'avait entendu un oiseau chanter dans son jardin qu'il lui sembla que c'était la plus belle musique du monde.

Alors la grêle cessa de danser sur la tête du géant et le vent du Nord de rugir. Un délicieux parfum arriva à lui à travers la croisée ouverte.

—Je crois qu'enfin le printemps est venu, dit le géant.

Et il sauta du lit et regarda.

Que vit-il?

Il vit un spectacle étrange.

Par une petite brèche dans la muraille, les enfants s'étaient glissés dans le jardin et s'étaient juchés sur les branches des arbres. Sur tous les arbres qu'il pouvait voir, il y avait un petit enfant et les arbres étaient si heureux de porter de nouveau des enfants qu'ils s'étaient couverts de fleurs et qu'ils agitaient gracieusement leurs bras sur la tête des enfants.

Les oiseaux voletaient de l'un à l'autre et gazouillaient avec délices et les fleurs dressaient leurs têtes dans l'herbe verte et riaient.

C'était un joli tableau.

Dans un seul coin, c'était encore l'hiver, dans le coin le plus éloigné du jardin.

Là il y avait un tout petit enfant. Il était si petit qu'il n'avait pu atteindre les branches de l'arbre et il se promenait tout autour en pleurant amèrement.

Le pauvre arbre était encore tout couvert de glace et de neige et le vent du Nord soufflait et rugissait au-dessus de lui.

—Grimpe donc, petit garçon, disait l'arbre.

Et il lui tendait ses branches aussi bas qu'il le pouvait, mais le garçonnet était trop petit.

Le coeur du géant fondit quand il regarda au dehors.

—Combien j'ai été égoïste, pensa-t-il. Maintenant je sais pourquoi le printemps n'a pas voulu venir ici. Je vais mettre ce pauvre petit garçon sur la cime de l'arbre; puis je jetterai bas la muraille et mon jardin sera à jamais le lieu de récréation des enfants.

Il était vraiment très repentant de ce qu'il avait fait.

Alors il descendit les escaliers, ouvrit doucement la porte de façade et descendit dans le jardin.

Mais quand les enfants le virent, ils furent si terrifiés qu'ils prirent la fuite et le jardin redevint hivernal.

Seul le petit enfant ne s'était pas enfui, car ses yeux étaient si pleins de larmes qu'il n'avait pas vu venir le géant.

Et le géant se glissa derrière lui, le prit gentiment dans ses mains et le déposa sur l'arbre.

Et l'arbre aussitôt fleurit; les oiseaux y vinrent percher et chanter et le petit garçon étendit ses deux bras, les passa autour du cou du géant et l'embrassa.

Et les autres enfants, quand ils virent que le géant n'était plus méchant, accoururent et le printemps arriva avec eux.

—C'est votre jardin maintenant, petits enfants, dit le géant.

Et il prit une grande hache et renversa la muraille.

Et quand les gens s'en allèrent au marché à midi, ils trouvèrent le géant qui jouait avec les enfants dans le plus beau jardin qu'on ait jamais vu.

Toute la journée, ils jouèrent, et, le soir ils vinrent dire adieu au géant.

—Mais où est votre petit compagnon, dit-il, le garçon que j'ai huché sur l'arbre?

C'était lui que le géant aimait le mieux parce qu'il l'avait embrassé.

—Nous ne savons pas, répondirent les enfants: il est parti.

—Dites-lui d'être exact à venir ici demain, reprit le géant.

Mais les enfants dirent qu'ils ne savaient pas où il habitait et qu'avant ils ne l'avaient jamais vu.

Et le géant devint tout triste.

Chaque après-midi, à la sortie de l'école, les enfants venaient jouer avec le géant, mais on ne revit plus le petit garçon qu'aimait le géant. Il était très bienveillant avec tous, mais il regrettait son premier petit ami et souvent il en parlait.

—Que je voudrais le voir, avait-il l'habitude de dire.

Les années passèrent et le géant vieillit et s'affaiblit. Il ne pouvait plus prendre part au jeu; il demeurait assis sur un grand fauteuil et regardait jouer les enfants et admirait son jardin.

—J'ai beaucoup de belles fleurs, disait-il, mais les enfants sont les plus belles des fleurs.

Un matin d'hiver, comme il s'habillait, il regarda par la fenêtre. Maintenant il ne détestait plus l'hiver; il savait qu'il n'est que le sommeil du printemps et le repos des fleurs.

Soudain il se frotta les yeux de surprise et regarda avec attention.

Certes, c'était une vision merveilleuse.

A l'extrémité du jardin, il y avait un arbre presque couvert de jolies fleurs blanches. Ses branches étaient toutes en or et des fruits d'argent y étaient suspendus et sous l'arbre se tenait le petit garçon qu'il aimait.

Le géant dégringola les escaliers, transporté de joie et entra dans le jardin. Il se hâta à travers le gazon et s'approcha de l'enfant. Et, quand il fut tout près de lui, son visage rougit de colère et il dit:

—Qui donc a osé te blesser?

Sur les paumes des mains de l'enfant il y avait les empreintes de deux clous et aussi les empreintes de deux clous sur ses petits pieds.

—Qui a osé te blesser? cria le géant, dis-le moi. Je vais prendre une grande épée et je le tuerai.

—Non, répondit l'enfant, ce sont les blessures de l'amour.

—Qui est-ce? dit le géant.

Et une crainte respectueuse l'envahit et il s'agenouilla devant le petit garçon.

Et le garçon sourit au géant et lui dit:

—Vous m'avez laissé jouer une fois dans votre jardin. Aujourd'hui vous viendrez avec moi dans mon jardin qui est le Paradis.

Et, quand les enfants arrivèrent cet après-midi-là, ils trouvèrent le géant étendu mort sous l'arbre, tout couvert de fleurs blanches.


Story DNA

Moral

True friendship involves reciprocity and sacrifice, and generosity of spirit brings joy and spiritual reward, while selfishness leads to isolation and barrenness.

Plot Summary

A Linnet tells a story to a self-absorbed Water-rat and a Duck about the true meaning of devoted friendship. The tale centers on Little Hans, a kind gardener, who is relentlessly exploited by his wealthy 'friend,' the Miller Hugh. The Miller constantly takes from Hans, rationalizes his lack of help during Hans's hardship, and repeatedly makes Hans perform difficult and dangerous tasks under the false promise of giving him a wheelbarrow. Hans, exhausted and ill from the Miller's demands, drowns while fetching a doctor for the Miller's son. At Hans's funeral, the Miller laments his own inconvenience at losing a free laborer, completely missing the moral of his own selfish actions, a point also lost on the Water-rat.

Themes

selfishness vs. generosityredemptionthe nature of true friendshipinnocence and purity

Emotional Arc

ignorance to understanding | suffering to triumph | pride to humility

Writing Style

Voice: third person omniscient
Pacing: moderate
Descriptive: lush
Techniques: personification, allegory, didactic dialogue, vivid imagery

Narrative Elements

Conflict: person vs person
Ending: tragic
Magic: talking animals
the wheelbarrow (false promise, symbol of exploitation)Hans's garden (purity, hard work, generosity)

Cultural Context

Origin: English
Era: timeless fairy tale

Oscar Wilde's fairy tales often satirized Victorian society's hypocrisy and materialism, using allegorical characters to critique social norms and moral failings.

Plot Beats (13)

  1. A Water-rat, a Duck, and a Linnet discuss the meaning of 'devoted friendship,' with the Water-rat expressing a self-serving view.
  2. The Linnet decides to tell a story to illustrate true friendship.
  3. The story introduces Little Hans, a kind gardener, and his 'devoted friend,' the wealthy Miller Hugh.
  4. The Miller frequently visits Hans's garden, taking flowers and produce, claiming that 'true friends have everything in common,' but never giving anything in return.
  5. During winter, Hans is poor and hungry, but the Miller avoids him, rationalizing that it's better not to visit friends in trouble or risk making them envious.
  6. The Miller's son suggests helping Hans, but the Miller scolds him, insisting that Hans must not be exposed to temptation or asked for credit.
  7. In spring, the Miller visits Hans, asking him to carry a heavy sack of flour to market, promising to give him his wheelbarrow in return.
  8. Hans agrees, but the Miller then asks him to mend his barn roof, promising to give him the wheelbarrow after that.
  9. The Miller continues to make Hans do various chores, including driving his sheep to the mountains and working in his mill, always promising the wheelbarrow but never delivering.
  10. One stormy night, the Miller asks Hans to fetch a doctor for his sick son, promising the wheelbarrow for sure this time.
  11. Hans, exhausted and soaked, falls into a ditch on his way back and drowns.
  12. At Hans's funeral, the Miller expresses his great sorrow, not for Hans's death, but for the inconvenience of losing someone to do his errands and the problem of what to do with the now-useless wheelbarrow.
  13. The Linnet finishes the story, and the Water-rat, still failing to understand the moral, complains that the story has no point and makes him cry without teaching him anything.

Characters

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Le vieux rat d'eau

animal (water rat) elderly male

A water rat with a robust, somewhat portly build typical of a well-fed rodent. His fur is likely dark, possibly brown or grey, and appears thick. He has a long, black, elastic-looking tail.

Attire: None, as he is an animal.

Wants: To maintain his comfortable, self-serving lifestyle and to be perceived as wise and important without expending effort.

Flaw: His hypocrisy and selfishness. He is unwilling to genuinely help others and views relationships purely in terms of what he can gain.

He remains unchanged, clinging to his self-serving definition of friendship, failing to grasp the true meaning of devotion as illustrated by the linnet's story.

His thick grey whiskers and lively, round eyes, combined with his long, black, elastic-looking tail.

Self-important, opinionated, hypocritical, judgmental, and somewhat lazy. He preaches about friendship but expects all the benefits without giving anything in return.

✦

La cane

animal (duck) adult female

A mother duck, entirely white, with bright red legs.

Attire: None, as she is an animal.

Wants: To raise her ducklings properly and ensure they are prepared for 'good society'. She also seeks to understand noble concepts like friendship.

Flaw: Her naivety and perhaps a tendency to accept others' pronouncements without deep skepticism, especially regarding abstract concepts like friendship.

She remains a patient and curious observer, representing a more traditional, caring perspective on relationships.

Her entirely white plumage contrasted with her bright red legs.

Patient, maternal, responsible, and somewhat naive. She is dedicated to her children's upbringing and open to learning about friendship.

✦

La linotte verte

animal (green linnet) adult non-human

A small, agile green linnet, perched on a twisted willow branch. Its feathers are predominantly green.

Attire: None, as it is an animal.

Wants: To teach a lesson about true friendship and selflessness, particularly to the Water Rat, through the power of storytelling.

Flaw: None apparent; it serves as the moral compass of the framing story.

It acts as a catalyst for the story within a story, delivering the moral lesson without undergoing a personal transformation.

Its vibrant green plumage, perched on a twisted willow branch, with its small wings fluttering.

Wise, observant, didactic, and a skilled storyteller. It is not afraid to challenge the Water Rat's self-serving views.

👤

Hans

human young adult male

A young, honest boy of average height and build, with a pleasant, round face.

Attire: Simple, practical peasant clothing suitable for gardening. Likely a coarse linen shirt, sturdy trousers, and perhaps a waistcoat, all in earthy tones, showing signs of wear and dirt from his daily labor.

Wants: To cultivate his beautiful garden, live peacefully, and maintain his friendships, especially with the Miller.

Flaw: His extreme naivety and trusting nature make him vulnerable to exploitation. He is unable to see the Miller's true selfishness.

He remains consistently good and generous, ultimately sacrificing his life due to his unwavering willingness to help his 'friend', highlighting the tragic consequences of his naivety.

His pleasant, round, brown face, often smiling, amidst his beautiful, flower-filled garden.

Kind-hearted, hardworking, trusting, naive, and generous. He is easily flattered and proud of his friendships.

👤

Hugh le meunier

human adult male

A large, imposing man, suggesting a robust build from his profession. He is rich and well-fed.

Attire: Fine, well-made clothing appropriate for a wealthy miller of the period. Likely a sturdy wool coat over a linen shirt, good quality breeches, and polished leather boots. His clothes would be clean and well-maintained, contrasting with Hans's. Perhaps a hat or cap.

Wants: To benefit from Hans's garden and labor without giving anything in return, while maintaining a public image of generosity and wisdom.

Flaw: His profound selfishness and lack of genuine empathy. He is incapable of true friendship.

He remains unchanged, continuing his exploitation and self-deception, ultimately leading to Hans's death through his demands.

His large, imposing figure, often seen taking produce from Hans's garden while delivering a grand speech about friendship.

Selfish, hypocritical, manipulative, verbose, and self-righteous. He exploits Hans's generosity while preaching about the virtues of friendship.

👤

La femme du meunier

human adult female

A comfortable-looking woman, likely well-fed and plump, reflecting her husband's wealth.

Attire: Comfortable, warm, and well-made clothing, reflecting her status as a wealthy miller's wife. Likely a wool gown or skirt and bodice, perhaps with an apron, in warm, rich colors, suitable for sitting by a fire.

Wants: To maintain her comfortable life and affirm her husband's perceived virtues.

Flaw: Her uncritical admiration of her husband and her inability to see his hypocrisy.

She remains a static character, serving to highlight the Miller's self-deception by constantly praising his 'noble' ideas.

Sitting comfortably by a warm fire, admiring her husband.

Complacent, admiring of her husband's 'wisdom', and somewhat oblivious to the true nature of his actions. She reinforces his self-righteousness.

👤

Le jeune fils du fermier

human child male

A young boy, likely small and innocent, with a healthy appearance.

Attire: Simple, practical child's clothing, perhaps a tunic and breeches in sturdy fabric, suitable for a farmer's son, but well-kept.

Wants: To help Hans out of genuine concern and kindness, contrasting sharply with his father's motives.

Flaw: His youth and inability to influence his parents' selfish behavior.

He serves as a brief moment of moral clarity, representing the uncorrupted goodness that his parents lack.

His innocent face and questioning eyes, offering to share his soup and show his white rabbits.

Innocent, genuinely kind, empathetic, and questioning. He possesses a child's unvarnished sense of justice and generosity.

✦

Le Géant

human (giant) adult, then elderly male

Initially a large, imposing, and formidable giant. Over time, he ages, becoming old and frail, unable to play with the children.

Attire: Initially, grand but perhaps somber clothing befitting a wealthy, solitary giant, possibly a heavy cloak or tunic in dark, rich fabrics. Later, more comfortable, simpler attire as he softens, perhaps a long, flowing robe or tunic in lighter colors, suitable for an elderly man in his garden.

Wants: Initially, to protect his property and maintain his solitude. Later, his motivation shifts to seeking redemption, love, and the joy of the children.

Flaw: His initial selfishness and possessiveness, which isolates him and brings perpetual winter to his garden.

He undergoes a complete transformation from a selfish, isolated tyrant to a loving, generous, and redeemed figure. His heart melts, and he dedicates his life to the children, ultimately finding spiritual salvation.

His immense size, initially frowning and later smiling, surrounded by children in his beautiful, blooming garden, or kneeling before the little child with nail marks.

Initially selfish, possessive, cruel, and isolated. He undergoes a profound transformation, becoming repentant, loving, generous, and deeply empathetic.

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Le petit enfant

divine being (implied to be Christ) child (very small) male

A very small child, so tiny he cannot reach the branches of an apple tree. He has delicate hands and feet, later revealed to bear nail marks.

Attire: Simple, unassuming child's clothing, perhaps a plain tunic, which later reveals the wounds on his hands and feet.

Wants: To bring spring and joy back to the Giant's garden and to offer the Giant salvation through love and repentance.

Flaw: His physical smallness and vulnerability, which initially prevents him from climbing the tree.

He acts as the catalyst for the Giant's transformation and ultimately guides the redeemed Giant to Paradise, revealing his divine identity.

His very small size, with nail marks on his hands and feet, embracing the Giant or standing under the blossoming tree.

Innocent, vulnerable, loving, forgiving, and ultimately divine. He embodies pure, unconditional love and redemption.

Locations

The Water-Rat's Pond

outdoor morning spring, clear weather

A tranquil pond or reservoir where ducks swim and a water-rat lives in a hole. A gnarled willow tree overhangs the water.

Mood: peaceful, natural, setting for philosophical discussion

The framing device for the story of 'The Devoted Friend' is introduced here, with the water-rat, duck, and linnet discussing friendship.

water-rat's hole pond/reservoir small ducklings white mother duck twisted willow tree green linnet

Little Hans's Cottage Garden

outdoor spring, summer, autumn (vibrant); winter (barren, cold)

A beautiful, meticulously tended cottage garden bursting with a variety of flowers and edible plants, surrounding a humble country house. It's the prettiest garden in the whole countryside.

Mood: charming, industrious, later desolate in winter

Hans cultivates his garden, which is the source of his livelihood and the object of the Miller's 'friendship'. It becomes barren in winter, highlighting Hans's poverty.

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The Miller's House Interior

indoor winter evening winter, cold outside

A comfortable, warm interior of a miller's house, likely a common room or parlor, featuring a large, inviting fireplace with a roaring pine wood fire. It contrasts sharply with Hans's cold, empty home.

Mood: cozy, self-satisfied, hypocritical

The Miller and his wife discuss their 'philosophy' of friendship, rationalizing why they don't help Hans during winter, while their son expresses genuine concern.

comfortable armchair large fireplace roaring pine wood fire miller's wife miller's young son